Richard Burton & John H. Speke, Aux sources du Nil, extrait

 

 

Richard Burton, John Speke, Aux sources du Nil,: la découverte des grands lacs africains, 1857-1863, Libretto, broché, 349 pages,  10€. 

 

Depuis Ptolémée et pendant près de deux mille ans, voyageurs et géographes tentèrent en vain de résoudre l’énigme du Grand Fleuve. Marchands d’esclaves et trafiquants avaient eu beau remonter son cours sur près de cinq mille kilomètres, nul n’avait pu leur dire où il prenait sa source. Au début du XIXe siècle, personne n’osait seulement penser que celle-ci était à chercher dans l’hémisphère sud, par-delà une chaine de volcans couverts de neiges éternelles. Il faut dire qu’à l’époque, cette Afrique des montagnes, défendue par des fortifications naturelles réputées infranchissables, était totalement inconnue des Européens. Burton et Speke seront les premiers à forcer les portes de ces contrées situées quasi hors du monde, lieu d’une fascinante civilisation de rois pasteurs dont les fastes barbares évoquent irrésistiblement le climat politique des Mines du roi Salomon.

 

 

Extrait : « 21-23 avril. – Des messagers sont partis ces jours-ci les uns pour l’Ounyoro, afin de m’en frayer les chemins, les autres pour hâter l’arrivée de Grant. Pendant ce temps j’ai eu un bel échantillon des caprices inquiets et des volontés irréfléchies qui caractérisent notre jeune despote. Il avait fixé le 24 pour une excursion de trois jours pendant lesquels nous chasserions l’hippopotame sur les eaux de N’yansa. Le 23 cependant, on m’avertit à midi qu’il était parti pour le N’yansa et qu’il fallait le suivre sans retard. Or, je l’ai déjà dit, ce mot de N’yansa signifie simplement une eau quelconque, qu’il s’agisse d’un étang, d’une rivière ou d’un lac ; comme personne ne put me dire de quel N’yanza il était question, ni dans quel objet avait lieu ce départ précipité, je dus me mettre en campagne à l’instant même, sans aucun préparatif, à travers jardins, collines et marais, longeant le côté occidental de la crique Murchison jusqu’à trois heures de l’après-midi, heure à laquelle je finis par recevoir le roi, qui, vêtu de rouge et poussant devant lui, comme une meute, son troupeau de vouakungu, tirait de temps en temps un coup de fusil pour m’appeler sur ses traces. Au surplus, il menait de front les affaires et le plaisir, car un instant plus tôt, rencontrant une femme qui, les mains garrottées, marchait au supplice pour un délit quelconque – sur lequel je n’ai pu obtenir aucun renseignement –, il a fait l’office de bourreau, et du premier coup de carabine l’a étendue morte sur la route.

C’est, à ce qu’il semble, pour mettre à l’épreuve les gens de sa suite et constater le plus ou moins de zèle que chacun d’eux peut déployer à l’occasion, qu’il a devancé d’un jour l’époque assignée à cette partie de plaisir. Les gens de sa suite ont dû tout quitter à première sommation, s’éloigner sans dire adieu à personne, laisser leur dîner sur table, omettre tous les apprêts nécessaires, afin que l’impétueux tyranneau ne subît pas une minute de retard. Il en est résulté que beaucoup de gens ont manqué à l’appel, et que mes armes, mon lit, mes cahiers de notes, mes ustensiles de cuisine, forcément laissés derrière moi, ne m’arriveront guère avant demain.

Pas un bateau n’était rendu à l’embarcadère ; ce fut seulement après la nuit tombée, au bruit des tambours et de la mousqueterie, qu’une cinquantaine de gros bâtiments vinrent s’amarrer le long du rivage. Peints en rouge avec de l’argile, ils avaient de dix à trente rameurs chacun. Leurs longues proues se redressaient comme le cou d’un siphon ou d’un cygne. Ils étaient décorés à leur sommet d’une paire de cornes d’antilopes nsamma, entre lesquelles une touffe de plumes se trouvaient piquée comme sur un bonnet de grenadier. Ils venaient nous prendre pour nous faire traverser l’embouchure d’un profond marécage fort encombré de roseaux, et nous mener ainsi à ce que j’appellerai le « Cowes de l’Ouganda ».

Entre cet établissement et le palais, on doit compter à peu près cinq heures de marche. Nous y arrivâmes, à la clarté des torches, vers neuf heures du soir, et après un souper sous forme de pique-nique, le roi se retira chez les femmes pour y goûter les délices d’une confortable installation, tandis que dans la hutte solidaire où j’étais relégué, il me fallut dormir tant bien que mal sur le sol battu, que l’on avait jonché, à mon intention, de quelques brassées d’herbes encore humides. Pour tout dédommagement, j’avais la beauté du paysage que mes Vouanguana aux plus riant aspects de leur poani ou côte enchantée, mais qui, selon moi, surpassait de beaucoup tout ce que j’avais pu admirer jusque-là, soit pendant la traversée, soit le long des rivages de Zanzibar. » p. 284-286.

 

COMMANDER CE LIVRE

 

 

Vous aimerez aussi :

 

 

 

Samuel W. Baker, Le Pacha Blanc et les Quarante Voleurs. Les derniers secrets du Nil 1861-1873, Phébus, coll. Le Tour du Monde, broché, 224 pages, 19,95 €.

 

 

 

 

Sarga Moussa, Le voyage en Egypte. Anthologie de voyageurs européens de Bonaparte à l’occupation anglaise, Robert Laffont, coll. Bouquins, broché, 1110 pages, 29,40 €.

 

 

 

La légende du Nil. Les découvreurs racontent, présenté par Chantal Edel, Omnibus, coll. Bibliomnibus Aventure, broché, 208 pages, 11 €.

 

Retour à l'accueil