Khaled Melliti, Carthage. Extrait.

Khaled Melliti, Carthage. Histoire d’une métropole méditerranéenne, Perrin, coll. Synthèses historiques, 464 pages, 25 €.

 

Carthage est très tôt menacée par des prétentions d'ordre impérialiste, qu'elles émanent d'Athènes ou d'Alexandre le Grand. Dès la fin du IVe s. av. J.-C., la cité africaine accélère sa politique de profondes réformes pour y faire face. Au siècle suivant, la coexistence qui prévaut jusqu'alors entre Carthage et Rome ne résiste pas au glissement des conquêtes romaines vers le sud de l'Italie et à l'enjeu sicilien. Le danger ouvre la voie à une alliance politique et militaire avec la sphère grecque. Et c'est aux Barcides, Amilcar puis Hannibal, qu'échoit la tentative de convertir l'aide logistique grecque en une véritable alliance politique et militaire contre l' Urbs. De par ses engagements spectaculaires, notamment les batailles de Cannes et Zama, l'étendue de ses théâtres d'opération, les innovations militaires, l'envergure personnelle de ses principaux protagonistes et ses conséquences durables, les guerres puniques marquent un tournant majeur dans l'histoire antique du pourtour méditerranéen.

 

Extrait : « C’est à l’aune de cette ouverture intellectuelle et culturelle, donc, qu’il convient d’expliquer l’intérêt grec pour la culture et les choses puniques, comme le montrent les intitulés de certaines pièces de théâtre : le prologue du Poenulus de Plaute, vers 53, nous révèle l’existence d’une comédie grecque, sans doute intitulée Καρχηδόνιος, «Karchedonios » ayant précisément pour thème les Carthaginois, et dont se serait inspiré l’auteur latin pour composer sa pièce ; les thèmes puniques ont en réalité fait l’objet de plusieurs pièces de théâtre, distinctes bien que du même nom, œuvres d’auteur comme les Athéniens Ménandre, Alexis et d’autres encore. On sait également, d’après Athénée, que le sophiste Polémon consacra tout un traité sur les tissus puniques au IIe siècle ; le même auteur nous apprend qu’un certain Hippagoras (IIIe-IIe siècle) composa un traité sur la Constitution des Carthaginois. On a vu, par ailleurs, que les récits historiographiques grecs s’étaient également intéressés aux Puniques. De même, les commentaires élogieux d’auteurs grecs sur les institutions politiques de la métropole africaine se multiplient déjà depuis Isocrate, lequel comparait, dans son œuvre Nicoclès, les Carthaginois à « ceux des Grecs qui sont le mieux gouvernés ». Il est à ce propos, particulièrement révélateur que ce soit sensiblement vers l’époque qui nous intéresse, à savoir le dernier tiers du IVe siècle, qu’Aristote loua le système punique de gouvernement, le seul non grec qui pût être justement comparé à la Constitution des cités grecques. Cet hommage trouve un écho non moins révélateur, vers la moitié du IIIe siècle, chez Érastothène : l’auteur cyrénéen, rejetant la traditionnelle séparation entre Hellènes et Barbares, croit bon, d’après Strabon, de considérer dorénavant les Carthaginois comme étant un peuple doté de vertu en raison de leur excellente Constitution, alors que l’on sait qu’ils étaient encore considérés comme des Barbares au temps d’Hérodote et même de Platon.

Cet intérêt intellectuel et culturel a contribué à familiariser le Punique aux yeux des Grecs. Carthage est même perçue, à l’époque hellénistique, comme une polis semblable à celles existant dans le monde grec, bénéficiant même d’un certain statut par l’excellence de sa Constitution. L’évolution de l’attitude de l’intelligentsia grecque en direction des Puniques semble également avoir été facilitée par la culture matérielle et intellectuelle grecque développée, au moins dans la forme, par les Puniques : l’autre -l’étranger- n’était jugé, justement, par le Grec qu’en fonction de cette culture hellène et, le plus souvent, en fonction de sa capacité à s’y intégrer, conformément à la règle érigée par Isocrate dans son Panégyrique. Cette évolution, enfin, a certainement été facilitée par la familiarité des contacts dynamisés par la présence démographique de Grecs à Carthage et en milieu punique et, inversement, de Phénico-Puniques en milieu grec. L’image du commerçant punique pirate et rapace de l’époque d’Homère, et même d’Hérodote, semble ainsi avoir évolué, comme le montre le ton certes moqueur mais dénué de toute hostilité avec lequel il est présenté dans le Poenulus de Plaute, dont on sait qu’il s’est inspiré d’une pièce grecque du IVe siècle.

De l’autre côté du miroir, l’attitude punique est plutôt conciliante envers les Grecs installés en milieu punique. Les rapports avec les Grecs semblent en effet avoir été placés sous le signe de la diplomatie, conformément à la politique mercantile carthaginoise : les évènements politico-militaires en Sicile ont montré que les Puniques n’agissaient militairement que pour maintenir leur présence dans le tiers ouest de l’île, afin de mener à bien leur politique commerciale. Cette évolution de l’image du Punique dans le monde grec, en même temps qu’elle facilite les échanges culturels et économiques entre les deux sphères, va également permettre l’établissement de véritables liens politiques. » p.203-205.

 

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William Turner, Didon construisant Carthage, ou la naissance de l'Empire carthaginois (1815).

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