Joël Rochette, Lueurs et tremblements. Extrait.

Joël Rochette, Lueurs et tremblements. Un commentaire de l'Apocalypse de Jean illustré par le Manuscrit de Namur. XIVe siècle, Fidélité, coll. Sagesse et merveilles, broché, 368 pages, 48,50 €.

 

Manuscrit réalisé par un anonyme au XIVe siècle, Namurcensis est composé de 85 miniatures peintes et enluminées réalisées pour illustrer le texte latin de l'Apocalypse de Jean. Ces miniatures sont ici rassemblées, accompagnées d'un commentaire continu de l'ensemble du texte biblique sur la base d'une traduction littérale.

 

Extrait : « 13,1  Et je vis une bête montant de la mer, ayant dix cornes et sept têtes,

                               et sur ces cornes dix diadèmes et sur ses têtes des noms de blasphème.

                              Et la bête que je vis était semblable à une panthère,

                              et ses pieds comme d’un ours, et sa bouche comme bouche de lion.

                              Et le dragon lui donna sa puissance et son trône et une grande autorité.

                              Et une de ses têtes (était) comme immolée vers (la) mort, et la plaie de sa mort fut guérie.

 

Les chapitres 13 à 16 poursuivent l’évocation commencée au chapitre 12. Ils présentent tout d’abord une « bête » montant de la mer, pour recevoir du dragon sa puissance, son trône et une grande autorité. La transition narrative d’une bête à l’autre est ainsi assurée.

La nouvelle bête est un thèrion (en grec), c’est-à-dire un animal sauvage, non domestiqué : on ne peut le contrôler, on n’a sur lui aucune maîtrise. Montant de la mer, lieu symbolique des forces du mal, cette bête violente possède dix cornes et sept têtes ; elle est une copie conforme du dragon, dotée, lui aussi, de sept têtes et dix cornes (cf. 12,3). L’ordre syntaxique des détails descriptifs est inversé, mais le lecteur ne s’y laisse pas prendre. Ses cornes portent dix diadèmes, c’est-à-dire des fausses couronnes, comme pour le dragon en 12,3 avec la différence qu’on passe de sept à dix diadèmes, et que les diadèmes sont portés par les cornes et non par les têtes. Enfin, ses têtes portent des noms de blasphème. Le blasphème, propos mensonger sur Dieu, était reproché à certains membres de l’église de Smyrne, (cf.2,9). Le dragon, dans le chapitre précédent, éructait de sa bouche des fleuves d’eau mortelle : l’image indique bien ce qu’est, en réalité, le blasphème.

C’est le même mal qui semble donc évoqué, pour cette bête comme pour le dragon, mais avec une connotation plus humaine. La bête semble plus proche de l’humanité, moins fantastique : elle porte des blasphèmes, c’est-à-dire des mots humains, tels qu’un grand nombre ont déjà été dits dans des visions antérieures. Sa description est plus concrète et présente des termes comparatifs précis. Son aspect général est semblable à une panthère. L’image renvoie à un épisode du livre de Daniel dans lequel quatre bêtes énormes sortent de la mer : « la première était pareille à un lion avec des ailes d’aigle. Tandis que je la regardais, ses ailes lui furent arrachées, elle fut soulevée de terre et dressée sur ses pattes comme un homme, et un cœur d’homme lui fut donné. Voici : une deuxième bête, tout autre, semblable à un ours, dressé d’un côté, trois côtes dans la gueule, entre les dents. Il lui fut dit : Lève-toi, dévore quantité de chair. Ensuite, je regardais et voici : une autre bête pareille à un léopard portant sur les flancs quatre ailes d’oiseau ; elle avait quatre têtes, et la domination lui fut donnée. » (Dn 7,4-6). Les trois premières bêtes ressemblent, dans l’ordre, à un lion, un ours, un léopard, soit le sens inverse du texte d’Ap 13,2 (si on remplace léopard par panthère, le même mot grec thèrion se retrouve de part et d’autre). Le prophète donne un peu plus loin l’explication du songe : « ces bêtes énormes au nombre de quatre sont quatre rois que se lèveront de la terre » (Dn 7,17). Babyloniens, Mèdes, Perses et Grecs sont en effet les quatre royaumes qui se sont succédés en Palestine. À la différence du texte de Dn, le passage d’Ap 13,2 présente toutes les caractéristiques bestiales sur un seul animal : il a des traits de tous les autres. Sans doute figure-t-on ici la dénonciation d’un empire nouveau, d’un roi ou d’un règne qui résume les précédents : il est vrai que l’empire romain a mangé et remplacé les autres. Et l’on sait que chaque empire humain prend des emblèmes, souvent animaliers, pour exprimer sa force et son autorité. On note d’ailleurs que le dragon confie à cette bête, qui la représente, des attributs divins : elle a la prétention d’imiter Dieu parmi les hommes, comme le culte impérial romain ; en effet, elle reçoit de lui « puissance, trône et grande autorité » (V.2). » p.165-166

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Manuscrit de l'Apocalypse de Namur

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