André Alciat, Les Emblèmes / Emblemata. Extrait.

André Alciat, Les Emblèmes / Emblemata. Fac-similé de l'édition lyonnaise Macé Bonhomme de 1551, préface, traduction de Pierre Laurens de l'Institut, notes et table de concordance de Florence Vuilleumier Laurens, Les Belles Lettres, coll. Le cabinet des images, XXXIX - 320 pages, 45 €.

 

André Alciat (1492-1550), fondateur de l'humanisme juridique, inaugure un genre fondé sur l'association dans la page d'un titre, d'une épigramme et d'une image. Ce genre a joui d'une grande fortune dans toute l'Europe pendant plusieurs siècles. Voici la première édition traduite en français depuis l'édition en latin de 1997, reproduction en fac-similé de l'édition de 1551.

 

Extrait : « L’invention de l’emblème : Alciat et le modèle archéologique

En ces fêtes de fin d’année, pour être agréable à Ambrogio Visconti, j’ai composé un petit livre d’épigrammes que j’ai intitulé Emblèmes. En effet, dans chacune de ces épigrammes je décris un objet, pris à l’Histoire ou aux choses de la Nature, susceptible d’offrir un sens exquis, et d’où les peintres, sculpteurs, orfèvres puissent tirer ce que nous appelons des écussons et fixons sur nos couvre-chefs, ou utilisons comme insignes, comme l’Ancre d’Alde, la Colombe de Froben et l’Éléphant de Calvo, lequel est toujours en gésine, mais n’accouche jamais.

Si nous interrogeons le témoignage d’Alciat lui-même, entre plusieurs textes canoniques qui s’offrent à nous, le premier est cette lettre à l’imprimeur romain Francesco Giulio Calvo, datée du 9 janvier 1523, toujours citée comme l’acte de naissance du genre, et qui contient en effet plusieurs éléments importants.

Un mot à l’estampille des antiquaires et des juristes

Inédite, pour commencer, est la désignation d’une oeuvre poétique par un mot savant, bien connu du milieu humaniste et tout spécialement des antiquaires et des juristes.

Le mot Emblema désigne un ouvrage de mosaïque joint et assemblé de menus carrés enchâssables. L’Emblema était aussi chez les Anciens un ornement greffé sur des vases d’or, d’argent et de vermeil, détachable à volonté : technique inconnue à notre époque à ce que je crois.

De ce passage des Annotationes in Pandectas de Guillaume Budé et de quelques autres il ressort en effet que l’emblème, dans la langue de Pline, désigne, conformément à l’étymologie grecque — ἐμϐάλλειν, ἐπεμϐλῆσθαι : « insérer dans ou sur » — un motif décoratif amovible, qu’il s’agisse de la partie centrale du pavement de mosaïque (ou plus tard de la marqueterie), toujours élaborée à part, à la manière d’une peinture, arte picturæ (Pline), au moyen de fragments plus menus que le reste, par un artiste spécialement préposé à cet ouvrage, et toujours détachable de l’ensemble — César, nous dit Suétone (Vit. Cæs. 46), en emportait volontiers dans ses déplacements ; ou des sujets et incrustations précieuses qui rehaussaient souvent la vaisselle de luxe — Verrès, en bon amateur d’art, dans son pillage de la Sicile, avait pris l’habitude d’en dépouiller les vases, renvoyant à leurs propriétaires l’or et l’argent « purs ». On relèvera que c’est à partir de cette deuxième acception, liée à une technique crue à tort disparue, que le mot s’introduit dans les ouvrages de droit, en marge de la loi du Digeste intitulée De auro et argento legato.

La première acception de ce sens technique ancien, dont on ne manque pas de rappeler qu’il a déjà reçu chez les théoriciens de l’éloquence plusieurs applications métaphoriques, pour désigner soit un minutieux sertissage de mots, soit un développement vagant, est représentée fidèlement, au propre, dans les rêveries archéologiques du Songe de Poliphile où reviennent à propos du pavement les mots « emblematico », « emblematura » et au figuré sous la plume de Montaigne, quand il écrit à propos de son livre : « Je me donne loi d’y attacher (comme ce n’est qu’une marqueterie mal jointe) quelque emblème surnuméraire ». Mais les deux emplois du mot et surtout le deuxième le destinaient à désigner, élargi à un autre contexte social et culturel, celui de l’aristocratie mondaine et lettrée, passionnée de signes symboliques, le motif destiné à orner indifféremment vêtement, couvre-chef, bague, cheminée, plafond etc., proche en cela de l’insigne, de la marque d’imprimeur ou de la figure de la devise. Alciat qui s’intéresse en juriste aux problèmes de la propriété de l’insigne dans un chapitre de ses Parergon iuris intitulé De insignibus et armis, où il rappelle l’usage romain des enseignes militaires, les insignes impériaux, la chouette des monnaies athéniennes et, d’après un vers de Claudien, le porc à toison de laine, symbole de la ville de Milan et sujet de l’Emblème III, emploie le mot d’emblème dans un sens proche de celui d’insigne dans une page du De singulari certamine évoquant « le combat singulier d’Othon Visconti avec un Sarrasin qu’il tua et dépouilla de l’ornement de son casque (galeæ ornamento), l’ajoutant aux armes de sa famille (gentiliciis insignibus), savoir une vipère vomissant un nouveau-né encore sanglant, emblème (emblema), dit-il, repris assurément d’Alexandre, puisque l’on peut voir sur les monnaies de celui-ci la même figurine, par laquelle ce prince signifiait allusivement qu’il était fils de Jupiter ».

Que le mot « emblème » chez Alciat désigne donc d’abord un ornement symbolique détachable, c’est ce que confirme, après la lettre à Calvo, la dédicace à Peutinger, faisant expressément allusion aux applications possibles de cette rhétorique silencieuse. Un peu plus de vingt ans plus tard la préface de Barthélemy Aneau, citant Budé, orchestrera largement le thème, un thème esquissé, notons-le, peu d’années avant Alciat, par Filippo Fasanini, dans sa préface à sa traduction d’Horapollo, à propos des figures hiéroglyphiques. » p.XV-XVII.

 

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