Alberto Angela, Empire. Extrait.

Alberto Angela, Empire. Un fabuleux voyage chez les Romains avec un sesterce en poche, Payot, broché, 464 pages, 24 €.

 

En suivant l'itinéraire d'une pièce de monnaie à l'effigie de l'empereur Trajan, nous sillonnons tout l'Empire romain à l'époque de son extension maximale et découvrons toutes les couches de la société au travers de ses propriétaires successifs : un véritable docu-fiction sur papier qui rend l'Histoire plus passionnante qu'un roman et s'est vendu à 200 000 exemplaires en Italie.

 

Extrait : « Les tombeaux des pharaons

Nous arrivons enfin à Thèbes (actuelle Louxor). De là, les philosophes grecs s’acheminent vers un lieu qui au IIe siècle attire déjà beaucoup de monde : les tombeaux des pharaons. Les textes anciens en témoignent, ainsi que les graffitis laissés par les visiteurs d’un autre temps. Si le tourisme antique a pu connaître son apogée en méditerranée orientale et en Égypte sous l’Empire romain, c’est que la paix régnait – la fameuse Pax Romana. En prenant la mer, on courait certes le risque d’être pris dans une tempête, mais on savait au moins qu’on ne tomberait pas sur une flotte ennemie. Quant aux pirates, il n’y en avait plus guère.

Au lever du jour, notre groupe marque un premier arrêt devant les deux colosses de pierre qui gardent l’entrée de la Vallée des Rois. Aussi hauts qu’un immeuble de six étages, ils représentent Aménophis III, l’un des pharaons les plus puissants, dont le règne se situe au XIIIe siècle avant J.-C. Mais les Romains croient - et les Grecs croyaient avant eux - qu’il s’agissait de Memnon, fils de la déesse de l’Aurore et roi d’Éthiopie, tué par Achille pendant la guerre de Troie. La confusion vient en partie de ce que ces statues assises sur des trônes sont difficilement identifiables, ayant été endommagées par un tremblement de terre. Mais ce qui laisse croire qu’il s’agit bien du fils de l’Aurore, c’est le gémissement qu’émet chaque matin l’une d’elles, comme pour saluer sa mère.

Les Grecs se sont mis en route alors qu’il faisait encore nuit et attendent le moment de vérité en compagnie d’autres touristes. L’horizon s’éclaircit peu à peu et le soleil finit par se montrer. Tels des fidèles en adoration devant deux étranges divinités en piteux état, les visiteurs se sont placés en arc de cercle.

L’un des colosses émet enfin un son que le géographe Pausanias compare : « à celui d’une cithare ou d’une lyre dont une corde se brise », tandis que Strabon parle d’ « un bruit analogue à celui que produirait un petit coup sec ». Devant ce phénomène, nos philosophes sont sceptiques. Strabon lui-même l’était : « j’entendis le bruit en question, mais d’où venait-il ? De la base de la statue ou de la statue elle-même ? Je n’ose rien affirmer à cet égard. Il se pourrait même qu’il eût été produit exprès par une des personnes alors rangées autour du piédestal, car dans une question aussi mystérieuse on peut admettre toutes les explications imaginables, avant de croire qu’une masse de pierre ainsi disposée soit capable d’émettre un son. » Selon toute probabilité, le phénomène est généré par la pierre lorsqu’elle passe du froid de la nuit à la chaleur du jour, mais nous n’en avons pas la preuve, des travaux de restauration entrepris sous Septime Sévère ayant rendu la statue muette.

 

Les colosses de Memnon

Les colosses de Memnon

À partir de là, beaucoup rebroussent chemin. Les Grecs, eux, continuent la visite pour explorer les tombes de Ramsès IV et de Ramsès VI (qu’on croit être celle de Memnon). Peut-être une ou deux autres encore, mais pas plus. Comment sait-on tout cela ? On a découvert les habitudes et même les noms de nombreux touristes romains, dont un assassin, grâce aux traces volontaires de leur passage que sont les graffitis, dont Lionel Casson nous livre des exemples.

La tombe de Ramsès VI en compte à elle seule plus d’un millier ! En tout, on en a répertorié quelques 1800 gravés au burin, 300 écrits à l’encre noire et 40 à l’encre rouge. Ces témoignages nous apprennent notamment que les touristes se déplacent toujours en groupe (comme dans nos voyages organisés) – familles, fonctionnaires, impériaux en mission, soldats ou encore intellectuels, à l’exemple des hommes que nous accompagnons. Il y a aussi des avocats et des juges, des poètes et des médecins (on en dénombre une trentaine). Autre fait particulièrement intéressant : ils viennent d’un peu partout-de Gaule narbonnaise, d’Italie, de Grèce et d’Asie Mineure, mais aussi de Perse et des rives de la mer Morte-, ce qui prouve à quel point les tombes des pharaons sont célèbres dans tout l’Empire, et au-delà.

Comme tous ces gens notent la date de leur passage, on sait que « la saison touristique » s’étale de novembre à avril : la période de l’année où il fait le moins chaud, mais aussi celle où la navigation s’interrompt, ce qui laisse aux visiteurs tout le temps nécessaire pour explorer l’Égypte.

Que lit-on sur leurs graffitis ?

« Unique, unique, unique ! » écrit quelqu’un, émerveillé comme beaucoup par la beauté des tombes et de leurs peintures.

« Je regrette de n’avoir pas compris les inscriptions », regrette un autre, après avoir tenté de déchiffrer les hiéroglyphes.

« Visite accomplie », indique un troisième.

Certains s’ennuient peut-être un peu sur les sites, alors ils s’amusent à former des anagrammes à partir de leur prénom : Sempronios signe « Onipsromse » et Dionysias « Onaysisid ».

Mais le graffiti qui marque le plus est cette interrogation pleine d’ironie : 

« Ta mère sait-elle que tu es ici ? » p.404-407.

 

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Graffiti en latin découvert dans le temple de Philae : "B. Mure est un idiot".

Graffiti en latin découvert dans le temple de Philae : "B. Mure est un idiot".

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