Pauline Schmitt-Pantel, Les mythes grecs. Extrait.

Pauline Schmitt-Pantel, Les mythes grecs, PUF, coll. Une histoire personnelle, broché, 216 pages, 14 €.

 

Un rappel des récits mythiques grecs regroupés en diverses thématiques : la création du monde et la naissance des dieux, les débuts de l'humanité, les figures féminines, le rapport à l'histoire, à la cité et à la société. L'auteure se prononce également sur l'influence persistante des mythes et leur portée anthropologique.

 

Extrait : « Le mythe athénien dit du « chasseur noir », qu’a étudié Pierre Vidal-Naquet (Le Chasseur noir. Formes de pensée et formes de société dans le monde grec) touche à ce qui importe le plus dans la cité : faire du jeune homme un citoyen. Son contexte d’énonciation est connu : c’est, à Athènes, la célébration de la fête des Apatouries en l’honneur d’Athéna et de Zeus au mois de Pyanepsion (octobre), qui s’étale sur trois jours et a pour cadre les « phratries », c’est-à-dire des groupes de personnes se reconnaissant un ancêtre commun. Cette fête consacre l’entrée des jeunes garçons et des jeunes filles dans la communauté civique. Mais l’accent principal de la fête porte sur l’incorporation du jeune garçon au monde politique et guerrier.

            Le mythe étiologique des Apatouries est le suivant : en un temps ancien, un conflit éclate entre Athéniens et Béotiens pour un territoire frontalier. Le roi béotien Xanthos le Blond et le roi athénien Thymoitès, le dernier des Théséides, décident de régler ce conflit par un combat singulier, une monomachia. Mais Thymoitès fait défection. Un autre champion se présente du côté athénien contre la promesse de devenir roi. Il s’appelle Mélanthos ou Mélanthios le Noir. Le combat s’étant engagé entre Mélanthos le Noir et Xanthos le Blond, brusquement Mélanthos s’écrie : Xanthos, tu ne respectes pas les règles du jeu, il y a quelqu’un à côté de toi. Surpris, Xanthos se retourne et Mélanthos en profite pour le tuer. Selon les versions, cet épisode est présenté soit comme l’invention d’une ruse efficace, soit comme le résultat de l’intervention du Dionysos nocturne à la peau de chèvre. Après quoi Mélanthos, vainqueur, devint roi d’Athènes.

            Ce mythe met en scène des pratiques guerrières à l’opposé de la conduite normale de l’hoplite grec sur le champ de bataille. Le combat entre Xanthos et Mélanthos se situe en effet dans un territoire aux marges de la cité, que les grecs nomment eschatia, et met en avant la ruse et la couleur noire. Or, le fantassin grec doit garder sa place dans le rang de la phalange et rester solidaire de son voisin qu’il protège en partie de son bouclier. Il combat en plaine dans un terrain découvert et tout geste qui le désolidariserait du groupe fait l’objet d’un blâme.

            La conduite de ruse et l’espace des marges sont en revanche ceux du chasseur qui traque le gibier dans les terres non cultivées du territoire, ou ceux de ce guerrier aux armes légères, le peltaste, qui mène l’embuscade aux frontières du champ de bataille ; ou encore, ceux du jeune garçon qui accomplit pendant deux ans un service militaire (pour défendre les frontières de la cité) que l’on appelle l’éphébie, passage obligatoire avant d’être inscrit sur les listes de citoyens. L’éphèbe porte une chlamyde noire lors des fêtes, couleur du Mélanthos du mythe.

            Ainsi, au moment où le jeune s’apprête à quitter l’enfance – que les Grecs pensent comme une période de la vie relevant du monde sauvage – pour entrer dans le monde adulte, qui est pour eux au contraire un monde « cultivé », le mythe lui rappelle toutes les conduites qu’il doit abandonner pour devenir un bon hoplite. » p.161-163.

COMMANDER CE LIVRE

Coupe représentant une procession de jeunes hommes peut-être lors des Apatouries. Musée du Louvre.

Coupe représentant une procession de jeunes hommes peut-être lors des Apatouries. Musée du Louvre.

Retour à l'accueil