Leon Battista Alberti, Entretiens sur la tranquillité de l’âme, traduction de Pierre Jodogne, préface de Michel Paoli, Seuil, coll. Sources du savoir, broché, 192 pages, 21 €.

 

 

Leon Battista Alberti (1404-1472) fut à la fois écrivain, théoricien des arts, architecte et… surprenant athlète. Son aisance en tout fut telle que J. Burckhardt vit surgir en lui le type d’« homme universel » qu’illustrera Léonard de Vinci. Mais cet homme dissimulait un être souffrant dont les écrits contiennent aussi des pages d’un profond pessimisme. Ses relations difficiles avec les humanistes et les artistes florentins furent à l’origine de ces Entretiens sur la tranquillité de l’âme, rédigés en langue toscane vers 1443 et dotés d’un titre latin : Profugiorum ab ærumna libri III.

Alberti y rapporte des conversations tenues en sa présence, lors d’une promenade à Florence, par Agnolo Pandolfini et Nicolas de Médicis. Agnolo s’interroge sur les moyens d’éviter les tourments intérieurs ou de s’en libérer. Nourries de lectures classiques, ces réflexions se distinguent par des notes existentielles et une grande liberté de pensée. Pierre Jodogne, « dottore in lettere » de l’université de Bologne et professeur honoraire de l’université de Liège, en livre aujourd’hui une traduction française dont voici un extrait :

 

« Mais, si tes adversaires et tes ennemis en arrivaient à te faire subir des injures trop graves et des préjudices trop lourds, je ne suis pas de ceux qui exigeraient d’un esprit doué d’humanité quelque acte non humain. Julius Capitolinus écrit qu’à ceux qui interdisaient à un malheureux de pleurer en leur présence, Antonin le Pieux déclara : « Laissez-le montrer qu’il est homme, dès lors que les sentiments du cœur ne peuvent s’arracher par un ordre ni se retenir par aucune philosophie. » Ainsi, je ne refuse pas que tu sois sensible à ce qui fait souffrir les hommes, puisque toi aussi tu es homme. Un antique proverbe  grec dit : « Qui n’est pas sensible aux injures est plus de six fois pareil au bœuf. »

Comme disaient les Tarquiniens, cités par l’historien Tite-Live, il est vraiment dangereux de vivre dans le monde sans autre appui que la seule innocence. Il n’est pas inutile, parfois, de montrer que ton cœur a de la colère autant que celui du voisin. Une personne souffrant d’une vue peu claire et nette répondit à un homme boiteux et bossu : « Tu as eu raison de dire que je voyais mal, car je te jugeais droit et normal. » Ainsi de nous. 

Pour ne pas laisser les autres commettre davantage de mal et pour éviter, comme disait le poète Laberius, que la patience trop souvent éprouvée ne devienne fureur et ne dégénère en colère excessive, nous écarterons, en les éloignant habilement de nous, ceux qui se montreraient trop souvent critiques et mordants. Tu me feras le plaisir de veiller à ne pas ressembler à ce coin que tous les petits chiens viennent arroser. 

 

 

Mais je veux qu’en cela tu gardes la mesure ; et ce mot de Xénophon – qui disait que d’être souvent vainqueur il n’y a jamais lieu de se repentir -, je veux que tu lui donnes une meilleure interprétation que peut-être tu ne le fais. Il a largement gagné contre les malveillants celui qui ne perd rien ; or tu te perdrais toi-même, si tu te précipitais sans réflexion dans la colère et la fureur. Ne cède pas à un accès de colère, mais réserve-toi d’obtenir satisfaction dans un moment calme et dans une occasion favorable, où tu puisses à l’aise déployer tes ressources et tes forces.

En attendant, comme dans la préparation d’une embuscade, retiens-toi, ainsi que dit Socrate dans le Gorgias de Platon : blessé par les paroles méchantes de …, il ne répondit rien sur-le-champ, mais, après une longue conversation, quand l’occasion s’en présenta, il lui rendit son dû, lui reprochant poliment d’être saoul et lui disant : « Que feras-tu quand tu seras vieux, si, jeune comme tu l’es, tu n’arrives pas, maintenant, à te souvenir, là-bas, d’ici. » Nous de même, là où des mots seuls suffisent, nous aurons davantage à vider pour une fois notre cœur et à nous exprimer avec toute la passion qu’il nous plaira, come le fit Tullius in Vatinium testem. Ensuite, cette flamme retombée et l’incendie éteint, il sera nécessaire de se reprendre et de se recueillir. Et s’il faut autre chose que des mots, Nicolas, les invectives seront à proscrire ; ni l’irritation, ni la précipitation ne conviendront, mais la réflexion et la maturité. Longuement réfléchies, les choses se font rapidement. La colère est l’ennemie de toute réflexion, parce que la colère est un bref accès de démence ; or la démence ne s’accorde pas avec la réflexion. » (p. 110-112)

 

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