Romans grecs et latins. Extrait

 

Romans grecs et latins, édition dirigée par Romain Brethes et Jean-Philippe Guez avec la collaboration de Liza Méry, Dimitri Kasprzyk et Danielle Van Mal-Maeder, nouvelles traductions, Les Belles Lettres, coll. Editio minor,relié sous jaquette, LV - 1296 pages, 49 €.

 

Alors même que le genre romanesque est devenu hégémonique aujourd’hui, cette part de l’héritage antique demeure encore méconnue. Le but de cet ouvrage est donc de rendre leur place à des œuvres dont l’étrangeté et la modernité éclateront aux yeux du lecteur, en privilégiant dans la traduction l’originalité de style et de voix de chaque auteur. Dans Callirhoé de Chariton, le lecteur pourra se délecter de la subtile peinture des sentiments qui évoque La Princesse de Clèves, avec Leucippé et Clitophon d’Achille Tatius, reconnaître la subversion des codes romanesques annonciatrice de Diderot ou Laurence Sterne. Il pourra aussi admirer la démesure hollywoodienne des Éthiopiques, le roman fleuve d’Héliodore, qui ferait un blockbuster digne de Gladiator ou de Troie.

 

Extrait : « Hydaspe commença par s’adresser brièvement au peuple pour lui annoncer la victoire et les succès remportés au nom de l’État, puis il invita les prêtres à procéder aux sacrifices. Trois autels avaient été dressés, tous en hauteur : deux étaient associés, ceux d’Hélios et de Séléné, installés à part, tandis que le troisième, celui de Dionysos, était isolé à un autre endroit : sur celui-ci, on égorgea des bêtes de toutes les espèces, en raison, je pense, du caractère universel du dieu et des faveurs qu’il dispense à tous, en cherchant à se le concilier avec des victimes variées, issues de toutes les espèces ; vers les deux autres, on amena, en l’honneur d’Hélios, un attelage de quatre chevaux blancs, apparemment pour consacrer au plus rapide des dieux l’animal le plus rapide, et en l’honneur de Séléné, une paire de boeufs, pour lui dédier, en raison apparemment de la proximité de la déesse avec la terre, ces auxiliaires de l’agriculture.

Alors que le rituel était encore en cours, une clameur s’éleva soudain, disparate et confuse, comme il est naturel de la part d’une foule immense et dense. Tout autour, les gens hurlaient : « Qu’on accomplisse le rite traditionnel ! Qu’on célèbre désormais les sacrifices au nom de la nation ! Qu’on amène les prémices de la guerre ! » Hydaspe comprit qu’ils réclamaient le sacrifice humain que l’on avait coutume d’accomplir sur les prisonniers seulement après la victoire contre des peuples étrangers. Il agita la main, signifia d’un hochement de tête que leur demande serait exaucée immédiatement et ordonna que l’on amène les captifs sélectionnés depuis longtemps dans ce but.

On amena donc, entre autres, Théagène et Chariclée, libérés de leurs chaînes et couronnés : tous, naturellement, avaient un air abattu – Théagène un peu moins –, mais Chariclée souriait, le visage rayonnant, et ne cessait de fixer Persinna du regard, de façon insistante, au point que celle-ci finit par éprouver de l’émotion à sa vue. Elle poussa un profond gémissement :

« Ah, mon époux, dit-elle, quelle fille tu as choisie pour le sacrifice ! Je n’ai jamais vu pareille beauté, j’en suis certaine. Quelle noblesse dans son regard, quelle fierté face au destin, quelle pitié on ressent devant sa jeunesse et son charme ! Si la petite fille que j’ai conçue un jour et que nous avons eu le malheur de perdre avait pu rester en vie, elle aurait sans doute le même nombre d’années qu’elle… Ah, si seulement, mon époux, on pouvait arracher cette jeune fille à la mort, ce serait pour moi une grande consolation d’avoir une fille comme elle à mon service. Peut-être cette malheureuse est-elle grecque : en tout cas, son visage n’est pas celui d’une Égyptienne.

— Elle est grecque, lui dit Hydaspe, et ses parents, elle nous en parlera bientôt ; elle ne peut pas les montrer, évidemment, bien qu’elle l’ait promis. Mais il est impossible qu’elle soit soustraite au sacrifice ; et pourtant je le voudrais, car moi aussi, cette fille me fait quelque chose, je ne sais pas pourquoi, et j’ai pitié d’elle. Mais tu sais que la loi veut qu’on amène et qu’on sacrifie une victime masculine à Hélios et une féminine à Séléné. Elle est la première captive que l’on m’ait amenée et qui ait été désignée pour le sacrifice qui va avoir lieu, et son remplacement serait inacceptable aux yeux de la foule. Une seule chose pourrait lui venir en aide, c’est que, en montant sur le foyer (tu sais de quoi je parle), elle se révèle d’une manière ou d’une autre souillée pour avoir fait l’amour avec des hommes, car la loi impose que celle qui est offerte à la déesse soit pure, tout comme doit l’être celui qui est voué à Hélios, alors que, s’agissant du sacrifice à Dionysos, elle est indifférente à cette question. Mais supposons que l’on découvre, par le biais du foyer, qu’elle a eu des relations avec un homme, fais attention qu’il serait inconvenant d’accueillir une fille comme elle dans ta maison.

— Mais qu’on le découvre, pourvu qu’elle soit sauvée ! La captivité, la guerre, l’exil si loin de sa patrie, tout cela implique que l’on ne peut pas lui reprocher d’en avoir eu l’intention, surtout dans son cas, car elle emmène partout avec elle sa beauté qui incite à lui faire violence – si tant est qu’elle ait subi ce genre de chose. »

Elle parlait encore, en versant des larmes qu’elle essayait de cacher à l’assistance, quand Hydaspe ordonna que l’on apporte le foyer. »

Héliodore, Les Éthiopiques, X, 6-8, p1157-1158.

 

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Théagène soigné par Chariclée.
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