Fred Roe, Le procès de Jeanne d’Arc.

Fred Roe, Le procès de Jeanne d’Arc.

 

Jeanne d'Arc. Le procès de Rouen (21 février-30 mai 1431), lu et commenté par Jacques Trémolet de Villers, préface d'Olivier Sers, Les Belles Lettres, 320 pages, 24,90 €.

Tout procès se conclut dès la première audience. Jacques Trémolet de Villers, plaideur des plus importants procès politiques de ces dernières décennies, décrypte les paroles échangées et nous livre, en voix off, son commentaire jour après jour.
Il introduit son lecteur dans la salle, lui fait comprendre les convictions des parties, et surtout lui fait saisir le courage sensible du personnage de Jeanne, jusqu’à craindre l’issue…

Extrait : « La Fontaine. –– Vos voix vous demandent-elles délai pour répondre ?

Jeanne. –– Sainte Catherine me répond quelquefois, et aucunes fois je manque à la comprendre, à cause du trouble des prisons et par les noises de mes gardes. Quand je fais requête à sainte Catherine, alors, elle et sainte Marguerite font requête à Notre Seigneur, et puis du commandement de Notre Seigneur elles me donnent réponse.

À nous qui connaissons la procédure pénale, la procédure civile, la procédure commerciale, la procédure administrative, Jeanne donne un aperçu cursif de la procédure céleste. Le jeu de la requête déposée entre les mains des saintes, puis par elles à Notre Seigneur Jésus-Christ, qui aussitôt donne réponse, transmise à la requérante par ses avocates, nous laisse rêveur par sa simplicité et son efficacité.

La Fontaine. –– Quand elles viennent, y a-t-il lumière avec elles ? Avez-vous point vu de lumière, la fois où vous ouïtes la voix dans ce château et où vous ne saviez si elle était dans votre chambre ?

Jeanne. –– Il n’est jour qu’elles ne viennent en ce château, et elles ne viennent point sans lumière. Pour cette fois, j’ouïs la voix, mais n’ai point mémoire si je vis lumière et aussi si je vis sainte Catherine.

La Fontaine. –– Qu’avez-vous demandé à vos voix ?

Jeanne. –– J’ai demandé à mes voix trois choses : l’une, mon expédition ; l’autre, que Dieu aide aux Français, et garde bien les villes de leur obéissance ; et l’autre, le salut de mon âme… En outre, je requiers, s’il arrive que je sois menée à Paris, que j’aie le double de mes interrogatoires et réponses, afin que je le baille à ceux de Paris, et leur puisse dire : « Voici comme j’ai été interrogée à Rouen, et mes réponses », et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes.

Nous qui connaissons la fin de l’histoire, nous sommes étonnés que Jeanne soit si pratique, si attachée à la réalisation temporelle de sa mission. Le salut de son âme ne vient qu’en troisième position. Avant, il y a son « expédition », puis le Royaume de France, et après, comme elle sait que tout ce qu’elle vit à Rouen est dirigé en fait par l’Université de Paris, et qu’elle s’attend à y être transférée, très prosaïquement, elle demande aux saintes d’obtenir la copie de son dossier pour ne pas avoir à répéter comme elle a eu à répéter ce qu’elle avait déjà dit, par deux fois, à Poitiers. Il n’y a rien d’éthéré dans ses conversations avec le ciel. On ne peut pas être plus concret.

L’évêque. –– Puisque vous avez dit que nous, évêque, nous nous mettions en danger de vous mettre en cause, vous demandons ce que cela veut dire, et en quel danger nous nous mettons, nous, évêque, et les autres ?

Jeanne. –– J’ai dit à monseigneur de Beauvais : « Vous dites que vous êtes mon juge, je ne sais si vous l’êtes ; mais avisez-vous bien que vous ne me jugiez mal, que vous vous mettriez en grand danger. Et je vous en avertis, afin que, si Notre Seigneur vous en châtie, j’aie fait mon devoir de vous le dire. »

Elle avait dit cela, le 24 février, à la troisième audience. Si sa mémoire est vive, sa hardiesse ne l’est pas moins. Elle parle également en prophète, et avec un ton qui rappelle celui de l’Évangile.

La Fontaine. –– Quel est ce péril ou danger ?

Jeanne. –– Sainte Catherine m’a dit que j’aurais secours, et je ne sais si ce sera d’être délivrée de la prison ou si, quand je serai au jugement, il viendra aucun trouble, par le moyen de quoi je pourrais être délivrée. Je pense que ce sera l’un ou l’autre. Le plus souvent me disent mes voix que je serai délivrée par grande victoire. Et après me disent mes voix : « Prends tout en gré, ne te chaille de ton martyre. Tu t’en viendras enfin au royaume de Paradis. » Et cela, me le disent mes voix simplement et absolument, c’est à savoir sans faillir. J’appelle cela martyre pour la peine et adversité que je souffre en la prison, et je ne sais si j’en souffrirai de plus grandes, mais je m’en attends à Notre Seigneur.

Il est clair que Jeanne, à ce moment, n’envisage pas le martyre comme la condamnation à mort et l’exécution. La prison suffit, et même, elle peut devenir plus dure, comme l’épreuve de la torture qui sera envisagée par les juges. Elle ne voit pas dans la « grande victoire » le sacrifice du bûcher. Pourtant, elle est assurée du paradis. Mais avant le royaume de paradis, il y a le royaume de France dont il faut achever la libération. Avant la victoire spirituelle, il y a la victoire temporelle, militaire et politique.

La Fontaine. –– Depuis que vos voix vous ont dit que vous iriez en la fin au royaume de Paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée, et de n’être point damnée en enfer ?

Jeanne, souveraine. –– Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, que je serais sauvée, aussi fermement que si j’y étais déjà.

La Fontaine, estomaqué. –– Cette réponse est de grand poids.

Jeanne, avec sourire et vivacité. –– Aussi, je la tiens pour un grand trésor.

La Fontaine. –– Après cette révélation, croyez-vous que vous ne puissiez faire péché mortel ? Jeanne. –– Je n’en sais rien, mais m’en attends du tout à Notre Seigneur.

La sainteté, a-t-on dit, c’est de rester naturel en devenant parfait. Il est difficile d’imaginer plus naturel et spontané que cette jeune fille qui présente requête à la Cour céleste et discute avec les saints et les anges. Elle est naturelle jusque dans le surnaturel. Elle est incroyablement résistante à la souffrance depuis qu’elle est enchaînée et entravée nuit et jour. Mais elle n’aime pas cette souffrance et elle repousse l’éventualité de la mort avec toute la vigueur de sa jeunesse. Surtout, elle ne l’envisage pas car ce serait une défaite et elle a été envoyée pour la victoire. On comprend qu’à ce moment du procès, elle ne peut même pas imaginer que sa délivrance « par grande victoire » sera le bûcher de la place du Vieux-Marché. On notera aussi la force de la définition qu’elle donne de la vertu d’espérance surnaturelle : « Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, que je serais sauvée, aussi fermement que si j’y étais déjà. » » 145-148.

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Nous vous rappelons que la librairie accueillera Jacques Trémolet de Villers le mardi 26 janvier 2016 à 18h30.

Pour en savoir plus : http://www.librairieguillaumebude.com/2016/01/soiree-jeanne-d-arc-le-26-janvier-a-18h30.html

 

 

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