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Christine Delaplace, La fin de l'Empire romain d'Occident : Rome et les Wisigoths de 382 à 531, préface de Ian Wood, Presses Universitaires de Rennes, coll. Histoire, broché, 373 pages, 21 €.

 

 

Cet ouvrage propose une autre lecture des évènements politiques et militaires du Ve siècle dans l’Occident romain, longtemps résumés par les visions catastrophistes de la chute de l’Empire et des grandes invasions. Il s’intéresse tout particulièrement au devenir des Goths et parmi eux, à ceux qui vont devenir les Wisigoths du royaume de Toulouse puis de Tolède. Comment les élites romaines ont-elles affronté ces transformations radicales ? Comment les Barbares et Constantinople ont-ils conjointement mis en place le nouvel ordre en Occident ?

 

Extrait : « L’usurpation, un phénomène politique majeur.

Face à l’emprise de l’historiographie traditionnelle qui a fait des Invasions Barbares du 31 décembre 406 un événement indépassable de l’histoire de l’Europe, aussi déterminant que la Première Guerre mondiale ou le 11 septembre 2001, et face à l’historiographie ethnocentriste plus récente qui confère un rôle quasi messianique aux peuples de la Migration dans la construction du passage de l’Antiquité au Moyen Âge, il est difficile de faire entendre un point de vue radicalement différent et qui dérangerait l’ordre immuable de la causalité historique. Difficile à entendre et à faire admettre, car il bouleverse les idées reçues et les inconscients collectifs et qu’il oblige à reconsidérer une histoire politique pour un siècle où les explications catastrophistes semblaient suffire en elles-mêmes à tout expliciter.

N’étaient le témoignage de saint Jérôme et le succès philosophique pluriséculaire de la Cité de Dieu de saint Augustin, le passage du Rhin par les Vandales, Alains et Suèves et le sac de Rome de 410 ne furent pas en soi des événements importants. D’ailleurs, le relatif silence des sources contemporaines à leur égard, s’il a bien été remarqué par les historiens, n’a pas toujours été analysé par ces derniers. Il tendrait à prouver que les contemporains eux-mêmes  furent conscients du caractère limité de ces prétendus catastrophes. Ce que relèvent ces historiens et chroniqueurs du temps, c’est bien l’usurpation de Constantin III, et non pas le passage dans les provinces septentrionales de la Gaule des Vandales, Alains et Suèves, ramené bien souvent à une seule et brève allusion.

[…] Or ce phénomène d’usurpation chronique est un phénomène majeur de l’histoire de l’Occident romain dans l’Antiquité tardive. Le stigmatiser comme étant le facteur essentiel de la faiblesse de l’Empire d’Occident par rapport à un Empire d’Orient qui ne connut pratiquement aucune usurpation ou bien l’oblitérer en faveur d’une lecture purement eschatologique et décadentiste de l’histoire de la fin de l’Antiquité sont des analyses historiques qui n’apportent, ni l’une ni l’autre, aucune explication sérieuse du phénomène.  Honorius réussit finalement à se débarrasser de tous les usurpateurs qui tentent de le fragiliser durant les années 405-416 : le pouvoir central peut donc encore s’allier puis résister à ces forces centrifuges, largement soutenues par les aristocraties régionales, car ils ont un objectif identique : maintenir un empereur en Occident. Pour cela, la défense du Rhin est une illusion idéologique longtemps exploitée, tant par les empereurs légitimes que par les usurpateurs en Gaule.

Certes, cela aboutit paradoxalement à une alliance objective entre trois forces idéologiques et sociales : d’une part, celle de l’Eglise et de ses évêques dont les discours eschatologiques sur les malheurs du temps sont une source de pouvoir et de persuasion sur les chrétiens, d’autre part, la revendication politique et économique d’une partie de l’aristocratie gallo-romaine, soucieuse de maintenir la défense du limes rhénan et ses propres prérogatives sociales, et enfin, troisième élément convergeant vers les deux précédents, un pouvoir impérial occidental qui refuse l’inéluctabilité d’un Empire gouverné par un seul empereur byzantin. Mais seul a prévalu le discours sur les malheurs du temps car il a en partie permis l’affirmation du pouvoir des évêques, devenus figures tutélaires dans leurs cités. Les deux autres éléments de l’alliance objective ont souvent été totalement oblitérées par le discours historique et historiographique, alors que les curiales maintiennent leur rôle, certes avec plus ou moins de facilité, dans l’administration des cités. L’histoire de la Gaule au IVe et Ve siècles s’en est trouvée singulièrement brouillée.

Le pouvoir à Ravenne dut trouver une solution stratégique et matérielle pour protéger l’Italie et stabiliser les troupes gothiques, soit en les repoussant vers l’est, soit en les intégrant dans le dispositif défensif de l’armée impériale. Il s’agissait d’appliquer la politique gothique de Théodose à l’Occident et de la faire accepter. Stilicon n’y réussit pas, le général Constantius et Honorius le firent avec succès une décennie plus tard, en grande partie grâce au sens politique de ceux qui organisèrent ce que l’on appelle confusément « le Royaume wisigothique de Toulouse ».

Tout le long du IVe siècle, l’idéologie impériale occidentale avait exacerbé, notamment dans les panégyriques, le danger barbare à la frontière du Rhin et ceci de manière délibérée. Il fallait donner consistance à ce « leurre », à ce danger pour accréditer la légitimité des empereurs occidentaux et pour permettre à l’aristocratie gallo-romaine d’en profiter économiquement, grâce au dynamisme agricole et commercial engendré en partie par le stationnement des troupes le long du limes rhénan.  […]

Les usurpations du début du Ve siècle en Gaule et en Espagne furent une réponse, non pas aux conséquences du danger barbare survenu à la frontière rhénane comme on a l’habitude de le dire, mais à la décision prise par le pouvoir impérial à Ravenne de favoriser le déplacement de la Frontière au sud de la Gaule. Il renonçait ainsi de fait à une défense rhénane considérée désormais à la fois comme trop dispendieuse financièrement pour les appuis politiques d’Honorius en Italie, et stratégiquement obsolète, puisqu’à terme les zones septentrionales de la Gaule seraient contrôlées par des armées barbares fédérées résidentes dont les Francs, installés dès le IVe siècle en Toxandrie, formaient déjà le prototype. Le centre symbolique de cette guerre civile fut Arles et plus largement la Provincia et le couloir rhodanien (Vienne, Valence) et non plus comme au IIIe et IVe siècles, Trèves ou Cologne. Il est temps aujourd’hui de mettre en évidence cette guerre civile pour le contrôle du pouvoir qui engagent les aristocraties provinciales occidentales. Rivales désormais et éloignées des centres de décision politique lorsqu’elles ne sont pas italiennes, elles entendent pourtant garantir leur survie et continuer de peser sur le processus de décision politique. Cette rivalité, en partie matée par Honorius en 418, aboutit en Gaule un demi-siècle plus tard, à la désignation d’Avitus comme empereur en 456. » (p.127 -130)

 

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