Chiara Frugoni, Le Moyen Âge par ses images. Extrait.

Chiara Frugoni, Le Moyen Âge par ses images, traduit de l'italien par Lucien d'Azay, Les Belles Lettres, coll. Histoire, broché, 320 pages, 25,50 €.

 

Chiara Frugoni propose un merveilleux voyage à qui veut comprendre le langage des images médiévales. Grâce à ce guide idéal, les sculptures, les mosaïques et les retables redeviennent ce qu’ils étaient à l’origine : des histoires de rencontres, d’émotions et de sentiments.

Fig. 191. Carlo Crivelli, Vierge à la chandelle, détail d’un polyptyque, peinture sur bois, après 1490, Milan, pinacothèque de Brera.

Fig. 191. Carlo Crivelli, Vierge à la chandelle, détail d’un polyptyque, peinture sur bois, après 1490, Milan, pinacothèque de Brera.

Extrait : « C’est surtout le peintre Carlo Crivelli (Venise 1430-1435 – Ascoli Piceno 1490-1495) qui introduisit dans les panneaux consacrés à Marie et à l’Enfant une profusion de fruits et de fleurs à la signification symbolique. Prenons par exemple la Vierge à la chandelle, à savoir la partie centrale d’un polyptyque récemment recomposé, parce qu’elle comporte une synthèse emblématique du répertoire botanique du peintre (fig. 191). Absorbée dans ses pensées sombres, Marie est assise sur un trône somptueux, pourvu de marches, qui évoque la structure d’un autel, et elle soutient l’Enfant tout aussi méditatif, dont le nimbe est déjà marqué par la croix, en l’aidant à tenir entre ses mains une poire dont la caractéristique la plus traditionnelle est la douceur, symbole tantôt de la Vierge, tantôt du tendre fruit de ses entrailles, son tendre Fils prêt au sacrifice. Deux festons de fruits et de légumes font office de cadre ombreux. Y alternent des poires, des pommes, des pêches, des cerises et des cucurbitacées (il est difficile de dire s’il s’agit de concombres ou de courges). La pomme, symbole du péché parce qu’on l’identifie au fruit de l’arbre de la connaissance, peut faire allusion à l’œuvre rédemptrice du Christ, nouvel Adam – d’ailleurs Marie est la nouvelle Ève. Le peintre a déposé une pomme solitaire aux pieds de la Vierge pour rendre sa signification plus évidente, là où Ambrogio Lorenzetti, dans les fresques de l’oratoire de San Galgano, à Montesiepi (province de Sienne), réalisées après 1340, avait fait s’étendre Ève, la pécheresse, qui tenait dans sa main l’instrument de sa culpabilité, non pas une pomme mais une figue (parce que les premiers hommes se couvrirent avec les feuilles du figuier après avoir commis le péché, découvrant à leur grande honte qu’ils étaient nus). Comme le rappelle Pline l’Ancien, la pêche est composée de trois parties : la pulpe, le noyau et la graine, symbole facile de la Trinité ; la noix renvoie au Christ : le brou est la chair, la coque l’âme du Sauveur venu sauver l’humanité, le cerneau la nature divine. La cucurbitacée pourrait faire allusion à l’Immaculée Conception en raison du verset d’Isaïe (1, 8) : « Il ne reste que la fille de Sion, comme une cabane dans une vigne, comme un abri dans un champ de concombres, comme une ville assiégée. » Dans la Vierge à la chandelle, les cerises, comme du reste les prunes et les poires violacées du feston, renvoient directement au sang du Christ en raison de leur couleur. Aux pieds du trône, le peintre a posé un petit bouquet de trois cerises, dont deux sont unies par la même queue et une séparée de manière étudiée, une allusion, peut-être, dans ce dernier cas, à la double nature du Christ, divine et humaine, si le bouquet était censé évoquer la Trinité. Au premier plan, les fleurs du vase noir et or, qui reprend les couleurs du vêtement de Marie, son symbole, se réfèrent au Christ et à sa Passion. Les lys frais, les roses blanches et rouges (et les oeillets violacés) ont également une signification : il suffit d’évoquer le cri de la Vierge au pied de la croix dans le poème de Jacopone da Todi : « O Figlio, figlio, figlio, / figlio, amoroso giglio, / Figlio, chi dà consiglio / al cor me’ angustiato ? […] Figlio bianco e vermiglio, figlio senza simiglio! » Mais les fleurs et les couleurs peuvent également se rapporter à Marie à cause de certains versets bibliques : « Je suis un narcisse de Saron, un lys des vallées. Comme un lys au milieu des épines, telle est mon amie parmi les jeunes filles » ; « Je me suis élevée comme un palmier de Cadès, et comme les plants de rosiers de Jéricho », « comme la fleur des rosiers aux jours du printemps ». Les roses sont dépourvues d’épines : Adam de Saint-Victor s’adressait en effet à la Vierge, génératrice du Verbe, comme à une fleur naissant parmi les épines du péché [originel], mais dépourvue d’épines : « Salve, Verbi sacra parens, flos de spinis, spina carens. » ».241-245.

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