Neal Cassady, Première jeunesse. Extrait.

Neal Cassady, Première Jeunesse, traduit de l'américain par Gérard Guégan, Les Belles Lettres, coll. Domaine étranger, broché, 320 pages, 14,90 €.

 

Personnage emblématique de la Beat Generation, Neal Cassady livre le récit fragmentaire de sa vie errante. Sur un ton mi-cocasse, mi-tragique, il y raconte son enfance vagabonde, celle d'un futur hors-la-loi grandissant dans un monde proche de celui des pionniers de l'Ouest sauvage. Cette édition est complétée par un choix de textes inachevés, lettres, digressions et confessions.

 

Extrait « À la perspective de mettre un terme à sa si douce idylle, papa préféra laisser filer l’été, différant de jour en jour notre départ et le long voyage, forcément mouvementé, qui le ramènerait dans la solitude hivernale de Denver où, privé de son fils, il n’aurait même plus de femme pour l’en consoler. Histoire de contourner, en le prolongeant, l’arrangement pris avec ma mère, il eut l’idée, non sans l’avoir longtemps pesée, de se déclarer sans ressources auprès du Bureau des travailleurs migrants qui ne délivrait de fonds d’aide qu’après examen du dossier. Est-ce pour l’avoir égaré, ou par manque de personnel, voire de trésorerie, ou encore par souci de vérifier sa véracité – il n’y eut jamais autant de demandes qu’en 1933 –, toujours est-il que cet organisme de bienfaisance ne nous fit parvenir qu’à la veille de Noël les bons de transport. Résultat, si sur les six années de ma scolarité à l’Ebert School je n’ai vraiment manqué que deux fois, la durée de ma parenthèse californienne constitua une espèce de record au regard des quelques semaines que je passerais, une autre année, à la Maria Mitchell School, qui se trouvait presque en face du Cole, mon futur collège.

Papa m’inscrivit donc, de septembre à décembre, dans un établissement de construction récente qui me réserva de nombreuses surprises, comme d’entamer la journée par le serment d’allégeance au drapeau (une pratique que le Colorado ignorait et dont la Californie s’est à présent débarrassée), ou comme de me retrouver, tremblant d’excitation, assis derrière une brune de toute beauté, suffisamment douée pour me bluffer en m’énumérant, sans la moindre erreur, la couleur exacte de chacun de ses crayons à dessin, mais qui ne les prêtait aux fauchés de mon genre qu’avec mauvaise grâce. Maudits crayons car, en dépit de mes efforts surhumains pour l’égaler, il me fallut admettre, honteux de le faire devant elle, que j’étais daltonien.

Certes, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et nombre de souvenirs avec, mais si j’identifie un peu trop facilement à une scène entre Charles Boyer et Irene Dunne les adieux de mon père à sa chérie californienne sur le quai de la gare, c’est davantage parce que j’accordais alors toute mon attention aux ultimes manœuvres de l’express de minuit qui allait nous emporter : rendez-vous compte, mon vieux rêve de pouvoir enfin prendre comme n’importe qui un train de voyageurs était sur le point de se réaliser. Et pas un seul instant, avant et après les Rocheuses, l’agréable sensation de rouler dans le confort ne devait se démentir, même quand, une journée entière s’étant écoulée, nous descendîmes à petite vitesse les pentes splendidement enneigées du Continental Divide, oui, même quand le retour à la maison ne fut plus qu’une affaire d’heures, je n’ai jamais cessé de sourire de bonheur et d’émerveillement. Tant et si bien que, lorsque j’aperçus le train de banlieue desservant Golden, je m’exclamai : « Tiens, un tramway de Denver ! », sauf que la joie que je venais d’éprouver en découvrant, par ce signe probant, l’imminence de notre arrivée fut balayée par les sarcasmes acides d’un gros garçon indigné que je puisse à ce point me tromper. Dans les minutes suivantes, ce voisin de compartiment, flasque produit de dix à douze années d’une éducation déplorable, mit une sourdine à ses lazzi, mais, désireux de se faire encore mousser, il me proposa de nous départager par un pari que je ne pourrais que perdre, vu qu’il empruntait, se vanta-t-il, de manière assez régulière ce train de banlieue pour ne pas sottement le confondre avec un tramway. Mais il m’avait mal compris : en plus de ses voitures d’un modèle plus ancien et plus réduit, réservées à la circulation urbaine, et auxquelles ce tas de graisse pensait, la Compagnie des tramways de Denver possédait et exploitait une ligne qui se prolongeait sur une vingtaine de kilomètres au-delà de la ville, et moi qui ne me fiais qu’à leur couleur, la même quelle que soit leur destination, pour les reconnaître (car avec le jaune je n’avais pas de problèmes, en particulier quand il était aussi vif), et qui venais de me taper le tiers du continent, je fourrais dans le même sac trains de banlieue et tramways ; il n’empêche qu’abasourdi par son attitude, et peu enclin à entamer une polémique avec cet obèse, je lui donnai sans barguigner raison. » p.182-184.

 

COMMANDER CE LIVRE

 

Retour à l'accueil