Virginie Girod, Agrippine. Sexe, crimes et pouvoir dans la Rome impériale, Tallandier, broché, 299 pages, 20,90 €.

Agrippine la Jeune appartient à la lignée des femmes dangereuses, des empoisonneuses, des séductrices, entre Médée et Lady Macbeth. Son plus grand crime ? Avoir porté un monstre à la tête de Rome ! Car Agrippine la Jeune est la mère de Néron, le tyran qu’on accusa de tous les vices, le premier persécuteur des chrétiens. Pour déposer la couronne de lauriers sur la tête de son fils et gouverner Rome à ses côtés, Agrippine souilla ses mains du sang d’innocents, s’offrit à des hommes de toutes conditions pour mieux les manipuler. Hélas, Néron, une fois son pouvoir bien établi, assassina sa démiurge de mère. Mais l’historiographie est trompeuse. Derrière la criminelle sensuelle, derrière la mère indigne, se cache une femme résiliente et intelligente, une femme politique redoutable, déterminée et machiavélique.

 

 

Extrait : « L’image publique d’Agrippine.

Dans les mois qui suivirent son mariage avec son oncle, Agrippine devint la femme la plus puissante, la plus comblée d’honneurs de Rome. Aucune épouse d’empereur, aucune épouse des premiers rois de Rome n’avait joui d’un prestige aussi grand que le sien. En 50, Claude lui offrait officiellement le surnom d’Augusta. Elle était la première impératrice à porter ce surnom du vivant de son époux. Livie était devenue Augusta après la mort d’Auguste, les épouses de Caligula ne l’avaient pas été et Claude l’avait refusé à Messaline. Il s’agissait donc d’un immense privilège que ce dernier concédait à son épouse-nièce, sans doute en raison de sa parenté avec Auguste et Livie. Elle était plus digne que quiconque à porter ce surnom. Elle devenait officiellement l’égal féminin de l’empereur, la maîtresse de la Domus Augusta et la femme la plus puissante de l’Empire. Agrippine avait-elle insisté pour obtenir ce privilège ? Probablement. Claude avait dû céder car il espérait sincèrement trouver une alliée, une épouse solide en Agrippine. Pour montrer que le nouveau couple impérial était plus uni que jamais, Claude fit frapper des monnaies d’or et d’argent figurant au droit de son propre portrait et au revers celui de l’impératrice. Il s’agissait d’une innovation majeure dans l’iconographie monétaire. Jamais aucun couple impérial ne s’était ainsi montré sur les monnaies frappées dans les ateliers impériaux. Cette mesure célébrait l’esprit dynastique d’un régime bel et bien monarchique. Ainsi, la titulature qui accompagne le portrait d’Agrippine est aussi concise que percutante : Agrippinae Augustae (à Agrippine Augusta).

Fière de son statut, elle entendait être saluée publiquement par ceux qui croisaient son chemin, comme on le faisait pour l’empereur, ce qui était une nouveauté protocolaire manifestement due à sa propre initiative. Elle était présente aux côtés de Claude dans toutes les occasions publiques, qu’il se fût agi de la réception des ambassadeurs ou de la gestion des affaires courantes de l’Etat. Ainsi, Flavius Josèphe rapporte qu’Agrippine aurait poussé Claude à rendre un jugement en faveur des Juifs dans une affaire  qui les opposait aux Samaritains soutenus par les affranchis impériaux. Cette anecdote prouve que son influence politique était supérieure à celle de quiconque. Agrippine avait littéralement révolutionné la fonction d’Augusta par la place qu’elle prenait dans l’espace public et par son ingérence non dissimulée dans les affaires politiques.

Le titre n’était rien sans les privilèges. Agrippine obtint l’autorisation de se déplacer dans un véhicule honorifique ordinairement réservé aux prêtresses lors des processions, le carpentum. Livie en utilisait un en tant que prêtresse du Divin Auguste. Claude avait permis à Messaline de l’utiliser en une seule occasion, lors de son triomphe sur les Bretons. La jeune femme n’avait alors pas partagé le char triomphal de son époux mais l’avait suivi dans son propre véhicule. C’était son petit triomphe à elle. Agrippine voulait multiplier les occasions d’être vue de tous dans ce char honorifique.  Elle fut à l’origine d’une nouvelle innovation car elle l’utilisait pour se rendre aux jeux. Etant donné le nombre de fêtes religieuses et de célébrations à Rome qui en incluaient, Agrippine pouvait utiliser son bige plusieurs fois par mois alors qu’elle n’assumait aucune fonction religieuse. Cette voiture était le symbole visible de sa supériorité. A ce sujet, Tacite écrit que cette prérogative « ajoutait aux respects pour une femme née d’un imperator, sœur, femme et mère de celui qui occupait le pouvoir, cas unique jusqu’à nos jours. »

Afin que le privilège de l’impératrice n’échappât à personne, on fit frapper des sesterces représentant son buste et ses titres  au droit, avec l’élégant char richement décoré au revers.  La titulature qui accompagne le portrait d’Agrippine à sa gloire personnelle s’est complexifiée : Agrippina Augusta, Germanici Filia, Caesaris Augusti (Agrippine Augusta, fille de Germanicus, [épouse] de César Auguste). Cette fois la monnaie ne lui est plus dédiée, comme sur les monnaies du couple impériale. La légende célèbre ouvertement l’impératrice comme la femme la plus noble et la plus puissante de l’Empire. Elle apparaissait comme étant la Mère de la Patrie, sans en porter officiellement le titre.

Agrippine avait une conscience aigüe de sa noblesse et de son statut qu’elle mettait volontiers en avant. En 52, Claude donna une somptueuse naumachie sur le lac Fucin, situé à l’est de Rome. Ce spectacle, qui dépassait en magnificence tous ceux du genre, célébrait la fin des travaux des canalisations de drainage des eaux du lac. Ce fut une occasion pour la famille impériale de se montrer au faîte de sa gloire. Claude et Néron parurent revêtus du paludamentum, le manteau de pourpre des généraux romains. Agrippine, ne craignant pas de choquer la foule, se présenta au public parée d’une chlamyde d’or. La chlamyde était un manteau grec porté uniquement par des hommes, les jeunes éphèbes, avant qu’Alexandre le Grand n’en fasse un manteau royal… de roi, pas de reine ! Quand Claude apparaissant en général romain, elle se donnait en spectacle en vêtement de roi, se plaçant ainsi symboliquement au-dessus de son mari et de son fils, les lieutenants de son pouvoir personnel, faisant fi de toutes les conventions, détournant les codes vestimentaires de leurs genres. Agrippine aurait-elle eu, comme Caligula, un intérêt pour la vision lagide du pouvoir, à mi-chemin entre la Grèce et l’Egypte, qui donnait la possibilité à des femmes de gouverner des royaumes en dépit de leur sexe ? Les Cléopâtre et les Arsinoé auraient-elles été de secrets modèles pour la Romaine Agrippine ? Cela est plus que probable, mais l’Augusta, toujours prudente, n’avait pas fait teindre son manteau d’homme de pourpre, comme le manteau royal d’Alexandre. Elle avait choisi un tissu d’or, chatoyant sous le soleil italien, faisant d’elle une fille d’Apollon, soulignant sa parenté avec Auguste dont celui-ci était le dieu tutélaire. En outre, ce manteau avait dû coûter une véritable fortune. Il était un signe ostentatoire de la richesse de la maison impériale. Il était tellement impressionnant que Pline l’Ancien, présent à la naumachie, ne manqua pas de le signaler dans son traité sur l’or. » (p. 127-130) 

 

COMMANDER CE LIVRE

 

Retour à l'accueil