Enrico Fenzi, Pétrarque, traduit de l’italien par Gérard Marino, Les Belles Lettres, coll. Les Belles Lettres / essais, broché, 2015, 264 pages, 23,50 €.

 

Grâce au travail des éditions J. Million et Les Belles Lettres depuis une quinzaine d’années, le lecteur français a désormais accès à la très grande majorité des œuvres de Pétrarque, dans des éditions bilingues et critiques qui plus est. Les essais modernes consacrés au grand poète et philosophe italien sont en revanche très peu nombreux en regard de son importance culturelle. Les biographies intellectuelles sont notamment rarissimes, la dernière en date étant celle écrite par le grand spécialiste Ugo Doti et parue chez Fayard en 1991. La publication française de l’ouvrage d’Enrico Fenzi, ancien professeur à l’université de Gênes et auteur d’une thèse sur les Triomphes, vient combler ce manque étonnant. L’auteur vise à donner un tableau simple et cohérent de la vie et des œuvres de Pétrarque mais ambitionne également de mettre fin à une vieille antinomie entre le plus grand intellectuel de son temps, « père » de l’humanisme européen, et le poète concentré exclusivement sur son expérience amoureuse.

 

Extrait : La translatio studii et l’humanisme

 

« Il y a en vérité beaucoup d’éléments qui devraient être pris en considération si l’on veut donner une image satisfaisante de Pétrarque en tant que grand intellectuel. Le plus général, peut-être, est celui de la translatio, c’est-a-dire de la transmission du savoir antique, grec et romain, au monde moderne et en particulier au monde chrétien. Pour le dire dans les termes les plus simples possible, la question de la translatio est devenue très tôt le noeud qui entrave le développement de la culture des siècles médiévaux et que l’Occident doit absolument desserrer (Santo Mazzarino a écrit que le « problème de la fin du monde antique » était devenu « un problème de translatio », cette translatio que l’Église, justement, n’a pas voulue ou a grevée de trop d’hypothèques). Ce noeud, seul Pétrarque, précisons-le tout de suite, a réussi a le desserrer, ouvrant ainsi la voie a l’humanisme et a la Renaissance, qui peuvent justement être entendus comme les saisons culturelles grâce auxquelles ce savoir a pu enfin circuler dans les veines de l’Occident.

 

La première tentation, a laquelle il est bon de céder sans attendre, est de citer le passage célèbre du relativement précoce Rerum memorandarum libri I 19, dans le paragraphe consacré à Pline l’Ancien :

 

Mais autant j’évoque d’auteurs illustres de l’Antiquité, autant sont les infamies de ceux qui sont venus après eux. Non contents de la honte de ne rien produire, ceux-ci ont laissé perdre, avec une négligence intolérable, les fruits du génie d’autrui, les livres de leurs ancêtres, composés au prix d’études et de veilles ; ils n’ont rien transmis d’eux-mêmes a la postérité et l’ont privée de l’héritage de ses aïeux […] Je ne fais pas ces doléances pour rabaisser l’activité culturelle des gens qui viendront après mais plutôt pour dire ma déception et pour déplorer la somnolence et la torpeur d’une époque qui s’intéresse de façon morbide à des choses inutiles, tandis que des nobles elle ne se soucie pas du tout. Chez les Anciens, je ne trouve pas de déploration analogue ; c’est que naturellement semblable malheur n’existait pas ; tandis que chez nos descendants, si les choses vont comme je pense, il n’en serait parvenu aucun soupçon ni aucune nouvelle. De sorte que, la culture intacte pour les uns, le dommage ignoré par les autres, personne n’aurait eu de raison de se plaindre. Mais moi, a qui les raisons d’être affligé ne manquent pas et qui n’ai pas l’avantage d’ignorer la vérité, placé en quelque sorte à la frontière de deux peuples et regardant en même temps devant et derrière moi, j’ai voulu adresser a la postérité cette déploration que je n’ai pas trouvée chez nos pères.

 

Il aura fallu à peu près mille ans pour cela, mais après tant de discours sur la translatio, c’est seulement dans ce texte que nous trouvons enfin le manifeste où elle est reconnue pour ce qu’elle est, ou plutôt pour ce qu’elle n’a pas été ; c’est là qu’est évoquée son urgente et objective nécessité et qu’est avoué l’état d’âme subjectif qui rend douloureuse et intolérable cette position « in confinio duorum populorum ». L’équivoque d’une translatio qui aurait déjà plusieurs fois triomphé, sans qu’on se soit avisé ni qu’on ait souffert de son manque, et donc sans jamais avoir été voulue, s’est dissipée. Elle est la, à présent, parfaitement définie dans ses traits essentiels, exigeant a partir de ce moment d’être réalisée, et Pétrarque est l’intellectuel qui s’est attaché à cette question et qui en Europe a été capable d’agir en conséquence. Tout Pétrarque, en somme, peut être lu à la lumière d’une volonté programmatique de translatio qui fait irruption dans le cadre culturel de l’Europe, le subvertit et le renouvelle, et le succès de l’opération montre on ne peut mieux l’idéologie vague et équivoque qui avait jusque là réglé les rapports avec l’héritage antique.

 

Comment Pétrarque a-t-il réussi une telle entreprise cela est certes difficile à expliquer, mais on peut au moins tenter de le synthétiser en une formule simple. A la base, il y a certainement sa vision éthique qui suppose la communion des hommes de tous temps et de tous lieux, non pas à travers un certain nombre de notions mais plutôt à travers leur expérience commune de la valeur de la vie et aussi du malheur et de l’insuffisance de tout savoir possible. Cette vision permet en effet une ouverture presque illimitée au patrimoine du savoir antique, nous l’apporte comme un bien qui n’a jamais cessé de nous appartenir et nous le restitue définitivement.

 

La mort de Magon constitue probablement, on l’a dit, le passage le plus célèbre de l’Africa (VI 885-918), mais célèbre est aussi la réponse que Pétrarque donna dans la première lettre du livre II des Seniles à certains critiques qui avaient observé que les paroles du Carthaginois auraient été plus à leur place dans la bouche d’un chrétien que dans celle d’un païen. Mais qu’y a-t-il dans ces paroles – réplique Pétrarque – qui serait propre à un chrétien et non pas à tout homme ? Tous sont dotés d’intelligence et de raison et tous ont, sur le point de mourir, la capacité de relire leur vie, de reconnaître leurs erreurs et de s’en repentir. Au moment de la mort, tous les hommes sont égaux dans ce qu’ont de généralement humain leur malheur et leur misère face au mystère, et dans les manières de les exprimer. Du reste, il y a des pages et des pages de Platon et de Cicéron (Cicéron, qu’il définit ailleurs comme étant « presque » un apôtre) sur les erreurs de l’homme, sur le mépris pour la vie terrestre et le désir de la vie céleste, que l’on pourrait attribuer à saint Ambroise ou à saint Augustin.

 

En commentant cette lettre, Guido Martellotti a écrit que Pétrarque, dans sa réponse, « éclairait l’essence même de son humanisme et, pourrait-on dire, de l’humanisme tout court » et que la conciliation, possible et désirée, entre paganisme et christianisme advenait chez lui « au nom d’une identité fondamentale de l’âme humaine. De sorte que le christianisme lui même apparaissait non seulement comme l’unique religion vraie mais aussi comme celle qui répondait le plus à des exigences et à des aspirations humaines, également ressenties en des lieux et des temps différents. » On ne saurait le dire plus simplement : « l’identité fonda-mentale de l’âme humaine » est vraiment le fondement sur lequel Pétrarque peut construire tout l’édifice de son oeuvre et c’est la clé qu’il remet à l’âge de l’humanisme et de la Renaissance pour lui permettre de recouvrer l’héritage antique.

 

En particulier, est déjà définie clairement la tendance spécifique du platonisme de la Renaissance a reconnaître l’existence d’une vérité unique et universelle, à laquelle participe toute doctrine humaine, quelles que soient ses limites, au moment même ou le christianisme est reconnu comme religion absolue par rapport à laquelle les intuitions ultimes de la pensée païenne apparaissent déjà comme naturaliter chrétiennes. Le savoir antique, en somme, a son centre de gravité dans la Révélation, en vertu de son inertie même, de son pondus (selon la terminologie augustinienne), en démontrant finalement que son témoignage a une valeur incomparable justement parce qu’il arrive de l’extérieur : c’est même un témoignage décisif, pour Pétrarque, étant donné que ce savoir devient entièrement lisible et donne ses meilleurs fruits justement dans le cadre de cette anthropologie chrétienne qui en représente la vérité intime. » (p. 62-66)

 

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Enrico Fenzi, Pétrarque, extrait et bibliographie
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