Jean-Baptiste Brenet, Averroès l'inquiétant. Extrait.

Jean-Baptiste Brenet, Averroès l’inquiétant, Les Belles Lettres, broché, 160 pages, 19 €.

Médecin, juriste et philosophe commentateur d'Aristote, Averroès, figure majeure des cultures médiévales juives et latines, fut jugé scandaleux par la scolastique. Cet essai expose les raisons de cette réputation.

« Au cours de son histoire, sans qu’on puisse dire quand, l’averroïsme a croisé la démonologie. Non pas seulement qu’Averroès ait été comparé au diable – tous ceux qui l’ont maudit, s’ils ne l’ont pas fait, en ont eu la tentation ; mais parce que c’est la figure du démon qui surgissait désormais dans la dénonciation conceptuelle de son anthropologie.

La critique était celle-ci. Le rapport de l’intellect au corps, disait-on, est chez Averroès du même type que celui du démon au possédé. Ici et là, le même lien, lâche, passager, entre deux substances inégales, l’intellect instrumentalisant le corps comme le diable sa victime.

C’est ce que suggère le traité De l’esprit humain (Liber de mente humana) du philosophe padouan Jacopo Zabarella (m. 1589), lorsque ce dernier discute des averroïstes qui prétendent que l’intellect, séparé, n’informe pas la matière et qu’il ne donne pas l’être à l’homme. Quoi qu’ils disent, objecte l’auteur,

dès lors qu’on pose que l’intellect n’informe pas <substantiellement> la matière, on ne peut affirmer de lui qu’il est uni au corps par nature, parce que de cet intellect et de ce corps ne résulte pas quelque chose d’<absolument> un ; ce qui se produirait alors, en effet, serait tout à fait identique à ce qui arrive dans l’homme démoniaque. Le démon qui existe en lui, en effet, ne lui est pas uni, bien qu’il l’assiste et qu’on puisse même estimer qu’il bouge ses membres ; de même donc que, lorsque ce démon pense, l’homme qui le possède, lui, ne pense pas, de même si l’esprit humain se trouve en l’homme de la même façon, c’est-à-dire sans donner l’être à l’homme, eh bien lorsque cet esprit pense, personne ne pense !

L’homme averroïste est assimilé à un homo demoniacus. Chez Averroès, dit Zabarella, l’intellect est au corps de l’homme, ou à l’homme tout court, comme le démon au possédé, ce qui constitue une unité trop faible pour que l’acte de la partie (la pensée, ici) puisse valoir pour le « tout ». De même donc que c’est le démon, seul, qui agit dans le possédé, c’est, dans l’homme averroïste, l’esprit séparé. On ne trouve ce rapprochement ni chez Albert le Grand, ni chez Thomas d’Aquin, ni chez Gilles de Rome, mais l’idée de cette analogie, un jour, a paru : l’anthropologie averroïste est fautive, délirante, parce que l’homme normal, dans un tel système dualiste, est comparable à un démoniaque.

Un texte, parmi d’autres, le confirme. Il est extrait de la querelle ayant opposé Descartes, par l’entremise de Regius, aux aristotéliciens calvinistes de l’université d’Utrecht menés par Voëtius, le recteur. Ce dernier conteste ceux qui séparent substantiellement le corps et l’esprit, faisant ainsi de l’homme, l’agrégat des deux, un être « par accident ». Explicitement, Voëtius rapproche la position cartésienne de celles d’Averroès et de Platon ; il mentionne « l’âme du monde, ou l’intellect universel d’Averroès, ou l’esprit de Platon, comme un génie assistant (tanquam παρεδρον genium), exilé dans la prison du corps et attaché à celui-ci comme Prométhée au Caucase ». Puis à son tour, c’est au paradigme du démon qu’il recourt pour décliner l’absurdité de cette position adverse :

Il s’ensuivrait que l’ange ou le démon, dans le corps d’un possédé (surtout s’il se tient dans la glande pinéale ou qu’il occupe de sa force cette glande plutôt que d’autres parties du corps), ne fomenterait ni plus ni moins une unité que l’âme qui existe dans le corps, car, dans l’un comme dans l’autre cas, le genre et le mode de l’union seraient identiques, à savoir par accident. Et pas plus dans un cas que dans l’autre, il n’y aurait une unité substantielle, ou une seule substance ou nature.

Si la mens chez Descartes se rapporte au corps comme l’intellect universel d’Averroès, à la manière seulement d’un génie parèdre, cela signifie qu’elle ne s’y relie pas plus, pas mieux que comme un démon au corps du possédé. L’« union », de type diabolique, n’y serait pas substantielle, mais accidentelle, elle serait hors nature, monstrueuse, sorte de tiers ordre déréglé. Ce n’est plus l’anti-averroïsme des débuts, comme s’il fallait en alourdir la sentence. Hic homo non intelligit ? Pire : hic homo diabolizat. On cesse de dire que l’homme ne pense pas, ni même qu’il est pensé, on suggère davantage, qu’il serait comme l’incorporation de Satan, le domicile rageur du mal, un être usurpé, un fonds perdu. » p. 57 à 60.

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