Bernard Lavallé, Francisco Pizarro. Conquistador de l'extrême. Extrait

Bernard Lavallé, Francisco Pizarro. Conquistador de l’extrême, Payot, coll. Biographie Payot, broché, 352 pages, 23.50 €.

 

Cette biographie raconte la vie aventureuse du conquistador espagnol qui partit à la conquête du Pérou en 1528, pays dont il fut nommé gouverneur par Charles Quint. Il découvrit Cuzco et fonda Lima avant d'être assassiné.       

 

« Les tensions internes de l’Empire inca

A plusieurs reprises déjà, nous avons signalé que tout au long de leur pérégrination dans le Nord péruvien les Espagnols avaient rencontré maintes fois les conséquences de la grave guerre civile qui déchirait le pays. Il est d’ailleurs très probable que le conflit auquel ils avaient été mêlés à l’île de la Puná entre les habitants de celle-ci et ceux de Tumbes dépassait le simple affrontement entre ethnies et relevait aussi de cette guerre.

De quoi s’agissait-il, au fond, puisque nous avons déjà évoqué les ambitions rivales de deux prétendants, Huáscar et Atahualpa, qui s’opposaient dans une guerre sans merci ? Ils étaient deux des nombreux enfants – on parlait de plus de quatre cents – qu’avait eus l’Inca Huayna Capac, décédé en 1528 lors d’une épidémie, apparemment, de variole qui aurait été apportée par les Espagnols lors de leur deuxième voyage, puisque cette maladie était jusqu’alors inconnue en Amérique. En même temps que lui, et dans les mêmes conditions, était décédé le jeune Ninan Cuichi dont l’empereur avait décidé de faire son héritier. Assez rapidement, un successeur avait été désigné, Huáscar, avec l’appui de nombreux descendants des lignées (panacas) des deux Incas précédents, Túpac Yupanqui et Pachacuti, mais aussi d’une façon générale grâce à l’appareil étatique de Cuzco, la capitale politique, religieuse et symbolique de l’empire. Huáscar, né à Cuzco vers 1502, avait cependant contre lui de n’être pas le fils d’une princesse impériale, une coya. La tradition indigène rapporte même que pour renforcer la légitimité de celui qui allait être fait Inca, on avait marié de façon précipitée sa mère, Rahua Ocllo, à la momie de Huayna Capac récemment décédé.

La désignation de Huáscar fut loin de faire l’unanimité parmi ses nombreux frères. Tous estimaient sans doute n’avoir pas moins de droit que lui dans ces lignages incas enchevêtrés et d’une extrême complexité. De plus, le nouveau souverain eut tôt fait de se rendre impopulaire, y compris parmi ceux qui l’avaient placé sur la tiana, le trône des Incas. Pris d’une sorte de fièvre obsidionale, mais peut-être non sans raison, il se mit à suspecter tout le monde autour de lui et en vint même à se fâcher avec le clergé du culte solaire auquel il devait pourtant beaucoup.

Devant pareils mécontentements et de telles bourdes politiques, il n’est pas étonnant qu’Atahualpa ait cherché lui aussi à faire valoir ses droits. Huayna Capac l’avait eu à la fin du XVe siècle, quelques années avant Huáscar, d’une princesse originaire du nord de l’actuelle république d’Équateur. Particulièrement chéri par son père, il avait très jeune participé aux guerres que celui-ci menait dans le nord de son empire, et il s’y était fait connaître des chefs militaires. Ceux-ci appartenaient souvent, à cette époque, à la caste servile des yanas. Malgré la tare de leur origine, certains d’entre eux étaient arrivés aux postes les plus élevés. Cette situation explique vraisemblablement pourquoi ils appuyèrent Atahualpa dans sa démarche, en espérant sans doute monnayer pour eux-mêmes et pour leurs semblables une amélioration de leur sort dans l’empire. Huáscar, représentant de l’orthodoxie de Cuzco qui l’avait placé sur le trône, ne devait pas être aussi sensible à leurs aspirations et aux éventuelles modifications sociales qu’elles auraient impliquées.

Un autre facteur permet de comprendre comment avait pu s’agréger autour d’Atahualpa le courant qui le soutenait. Depuis l’Inca Tupac Yupanqui, l’extension de l’empire vers le nord avait conduit à y construire une sorte de capitale relais, Tomebamba, car Cuzco se trouvait à plus de deux mille kilomètres. Tomebamba était située dans le sud de l’actuelle république d’Équateur, dans la région de Cuenca. L’Inca y avait installé des colons venus de Cuzco dont la fidélité lui était assurée. Avec le temps, l’essentiel de la panaca de Huayna Capac y avait fait souche, au point de s’identifier pleinement à la région qu’elle considérait à la fois comme une sorte de fief et le lieu symbolique de son origine. Il y avait donc dans la « rébellion » d’Atahualpa une dimension qu’il serait néanmoins anachronique de qualifier d’autonomiste ou de régionaliste. Cependant, elle manifestait à l’évidence des tensions à l’intérieur même de la caste inca, entre ceux de ses éléments qui étaient issus de Cuzco, la capitale traditionnelle, et y vivaient, et ceux qui, dans l’orbite de Tomebamba, avaient notamment des liens souvent très étroits et de nature diverse avec les noblesses régionales du nord de l’empire. Elles aspiraient, aussi, à plus de reconnaissance, à un rôle plus marqué que celui que leur avait concédé jusque-là l’aristocratie traditionnelle de Cuzco soucieuse de maintenir son pouvoir avec l’intronisation de Huáscar.

Point n’est besoin de faire ici l’historique d’une guerre commencée en 1529 et qui donc, de manière épisodique, durait depuis près de trois ans à l’arrivée des Espagnols. Précisions simplement que lorsque la colonne de Pizarro traversait la vallée de Lambayeque, avaient lieu dans le sud du Pérou plusieurs batailles décisives qui décidèrent de l’issue de l’affrontement entre les deux Incas. Sur les bords du fleuve Apurímac d’abord, les troupes cuzquéniennes l’emportèrent nettement sur celles d’Atahualpa, venues du nord et massacrées à Tahuaray. Les survivants furent ensuite en grande partie brûlés vifs lors d’un gigantesque incendie intentionnellement mis à une savane où ils s’étaient réfugiés, dans la région de Cotabambas. Huáscar commit alors l’erreur de ne pas en finir avec l’adversaire, de ne pas l’empêcher de se refaire. Au contraire, il célébra sa victoire en grande pompe avec l’aristocratie de Cuzco tandis que les bribes de l’armée venue de Tomebamba, une partie de ses meilleurs éléments qui avaient échappé à la déroute, se reconstituaient sous le commandement de généraux yanas de grande qualité comme Quizquiz et Challco Chima.

Le sort de la guerre se décida à Chontacaxas. L’armée de Huáscar fut surprise mais, confiante dans sa supériorité numérique, n’eut pas le temps de mettre en place son ordre de bataille habituel. Elle fut enfoncée par la fougue de l’attaque ennemie qui atteignit bientôt le cœur du dispositif cuzquénien, c’est-à-dire l’endroit où se trouvait l’Inca installé sur le brancard qui servait à le transporter à dos d’homme dans tous ses déplacements. Il fut agrippé et, signe de sa déchéance, violemment jeté à terre. Huáscar était désormais prisonnier d’Atahualpa. Cette capture fut le signal de la débandade.

Les Espagnols avaient-ils connaissance de tous ces événements ? La réponse est sans aucun doute affirmative, bien des indices convergents sont là pour le prouver. Au début du XVIIe siècle, Antonio de Herrera écrivit même que ces déchirements furent la raison essentielle de la décision prise par Pizarro de quitter brusquement la route de la côte et d’aller à la rencontre d’Atahualpa. Les chroniqueurs contemporains des faits ne sont pas aussi tranchants, mais la plupart d’entre eux, Pedro Pizarro, Pedro Sancho de la Hoz, Agustín de Zárate insistent bien sur le fait que la discorde chez l’ennemi fut un élément décisif, sans lequel la victoire espagnole aurait été bien plus difficile, voire sans doute impossible. Cieza de León en vient même à discerner dans la guerre fratricide des Incas la main de la divine providence désireuse de favoriser le sort des armées chrétiennes.

Dans cet ordre d’idée, on doit aussi tenir compte d’un autre aspect de la situation que vivait alors l’Empire inca. Au cours des sept mois qu’avait duré sa traversée des déserts et des oasis du Nord péruvien, Pizarro et les siens avaient aussi eu tout loisir de comprendre qu’un autre type de tensions travaillait en profondeur le pays. Lors de sa plus forte période d’expansion, c’est-à-dire sous le règne des trois souverains précédents, tant sur la côte que dans la cordillère, l’empire avait agrégé un vaste éventail d’ethnies jusque-là indépendantes, autonomes ou fédérées. Cette conquête s’était effectuée selon des processus variés allant de la soumission pacifique, eu égard au déséquilibre des forces en présence, à la guerre la plus cruelle, avec massacres, destructions et famines organisées, comme lorsque les armées de l’Inca avaient détruit les complexes systèmes d’irrigation sur la côte nord pour amener à merci les populations concernées. Il en était résulté un empire assez bigarré, beaucoup moins uniformisé que les réalités recouvertes par ce mot dans l’histoire européenne ne pourraient le laisser croire. Avec des nuances parfois importantes selon la nature locale ou régionale de la conquête inca, les populations vaincues pouvaient conserver une certaine identité, pour ne pas parler d’autonomie, ce qui serait sans doute très excessif. Il fallait pour cela qu’elles acceptent une fidélité sans faille au souverain de Cuzco et à son administration omniprésente et sourcilleuse, qu’elles adoptent, en plus mais surtout au dessus de leurs propres dieux, le culte du soleil et de la lune, et qu’elles se soumettent à une certaine rationalisation impéraile de l’économie […]

Les incertitudes de ces longs mois, les fatigues accumulées pour des profits bien maigres allaient donc connaître, sans doute, leur dénouement. Si nul ne le connaissait, il était évident pour tous que la rencontre de l’Inca et de sa cour à Cajamarca allait marquer une nouvelle étape puisque les espagnols touchaient maintenant au cœur de l’empire. Cajamarca leur en dévoilerait les splendeurs et les richesses qui jusque là s’étaient dérobées à eux.

Malgré l’extraordinaire déséquilibre des forces entre l’Inca Atahualpa et Pizarro, la situation était beaucoup plus complexe que ne le disaient la sécheresse et la froide logique des chiffres. L’intelligence à la fois politique et militaire de Pizarro et de ses lieutenants est d’avoir compris qu’il devait être possible de jouer de cet éventail de tensions et de rancœurs, à condition de faire preuve d’audace et de se rendre maîtres du jeu. » p.123-128.

 

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