Masamune Hakuchô, Où t'en vas-tu ? suivi d'Enfer, extrait

La collection Japon. Série Fiction s'enrichit ce mois-ci de deux nouvelles parutions importantes, que nous vous ferons découvrir cette semaine à travers un long extrait. Ce premier post est dédié à deux oeuvres de Hakuchô Masamune (1879-1962), un roman et une nouvelle à connotations autobiographiques, ayant pour projet l'exploration de la conscience de Kenji et Otokichi, deux jeunes Japonais éduqués de l'ère Meiji. Nous vous donnons rendez-vous mercredi : vous aurez le plaisir de savourer un extrait du Recueil des joyaux d'or, un recueil de waka, poèmes de 31 syllabes, composés entre le VIIe et le XIIIe siècle.

 

 

Masamune Hakuchô, Où t'en vas-tu ? suivi d'Enfer, traduits et présentés par Philippe Cominetti, Les Belles Lettres, coll. Japon. Série Fiction, broché, 253 pages, 23 €.

 

Extrait de Où t'en vas-tu ? : "La plupart des maisons ayant fermé portes et volets, dans la rue où l’obscurité avait fait le désert, Kenji, tourmenté par toutes sortes de pensées importunes, tête basse, avançait, mettant laborieusement un pied devant l’autre. Depuis ses sept ans, qui l’avaient vu revenir dans cette capitale où demeuraient déjà ses aïeux, jusqu’à l’âge de vingt-sept ans qui était alors le sien, il ne s’était pratiquement pas écoulé un seul jour sans qu’il empruntât ce chemin.


Aussi, eût-il fermé les yeux qu’il n’eût pas craint de se tromper en quelque endroit. Mais tout ce que l’on voyait, tout ce que l’on entendait dans ces parages, lui était devenu sans intérêt. Arrivé au coin du poste de police, son père sentait ses épaules s’alléger d’un poids, disait-il. Parvenu là, Kenji, dont les pieds rechignaient, était quant à lui pris de l’envie de rebrousser chemin. Il venait à l’instant de quitter Oda et, tout en entendant décroître le bruit lourd de ses brodequins, se répétait qu’il voulait fumer de l’opium. Il avait appris le goût du tabac, par envie des autres qu’il voyait fumer, apparemment avec plaisir, mais lui ne trouvait pas cela si savoureux. L’opium, l’opium, voilà ce qu’il recherchait en secret. S’il pouvait seulement en fumer, il pourrait connaître le paradis sur terre. Les Chinois qui, allumant la lampe à alcool, s’enfonçant dans leur chaise longue, aspiraient le parfum de leurs longues pipes pour sombrer dans l’intoxication narcotique, partaient s’ébattre aux confins de ce pays du non-agir dont avait rêvé un poète de leurs ancêtres. Pour sentir l’opium, il irait en Chine. Là devait se trouver sa terre de Canaan.


Il avait renoncé au métier de professeur, sourd aux avis qu’on lui prodiguait, sous le coup de l’intuition que cela revenait à jouer les phonographes ou les perroquets, et, désirant une occupation plus vivante, avec du mouvement, il avait choisi son actuel travail. Mais ces temps-ci, celui-ci lui était également devenu odieux. De toute façon, il ne continuerait pas bien longtemps. Et si on lui donnait son congé pour manque de sérieux, eh bien, cela lui serait l’occasion de découvrir autre chose. Mais il y avait peu d’apparence que cette chance le visitât avant un certain temps.
Et c’était ainsi qu’il lui faudrait, le lendemain, rendre visite à Katsurada et, sur une question du genre « les courants de pensée contemporains », prendre en note des propos truffés de « -istes » et de « -atiques ».
La pluie tombait à petites gouttes, sans discontinuer.
Ce soir-là encore, le chien d’une villa où scintillaient les lampes électriques aboyait inlassablement, y mettant toutes ses forces. Kenji, les yeux ensommeillés, émit un bâillement sans vitalité.
Deux mois auparavant, alors que la chaleur de la fin d’été était encore intense, il avait dû prendre en note, dans le bureau du professeur où entrait le soleil déclinant, une interminable réflexion littéraire, discussion entrelardée de termes allemands ou latins, insipide et insupportablement difficile, et bien que vêtu, sans formalité, d’une légère cotonnade, il s’était retrouvé en nage, en bien mauvaise posture. À ce moment-là étaient venus, montant des pièces du bas, les sons délicats d’un piano qui, chassant de son oreille les paroles compassées du professeur, s’y étaient insinués à leur place et l’avaient fait fondre de plaisir. Sa prise de notes en était devenue chaotique et il avait fait paraître le résultat tel quel dans sa revue, avec un nombre impressionnant de contresens et de coquilles, ce qui lui avait valu d’essuyer la colère du professeur : il n’avait jamais vu celuici proférer des paroles d’une telle violence, avec un aussi terrible visage. Mais, pour longtemps encore, la musique devait rester incrustée dans les oreilles de Kenji et, dans des moments comme celui-ci, sur ce chemin qu’il était si las de fouler, le son du clavier résonnait au creux de ses oreilles, produisant en son cœur une singulière sensation.


La dame au piano, l’épouse du professeur, était une beauté, O-Yuki de chez Sakuragi était aussi une beauté, et la sœur cadette d’Oda était loin d’être laide. S’il eût, comme les personnages des romans de Kôyô ou de Ryokuu, tenu les femmes pour l’essentiel de la vie, en cette période de sa pleine jeunesse, où il oscillait entre aspirations et tourments, il eût certes été fort occupé à aimer."

 

 

 

Découvrez également certains des autres volumes de la collection :

 

Akino Yosano, Cheveux emmêlés, traduit du japonais par Claire Dodane, Les Belles Lettres, coll. Japon. Série Fiction, broché, 192 pages, 19,30 €.

Véritable hymne à l'amour, à l’art, et à la jeunesse, Cheveux emmêlés (Midaregami) devient lors de sa parution en 1901 la référence de toute une génération de poètes. La jeune Yosano Akiko renouvelle alors puissamment le genre poétique du tanka (poème de trente et une syllabes) et libère l’expression de la sensibilité féminine. Les 399 poèmes du recueil disent tous la passion naissante de l’auteur pour son futur mari, poète lui aussi, dans une célébration aérienne du printemps et l’évidence joyeuse d’un cœur amoureux. Cette œuvre capitale du romantisme japonais est ici traduite pour la première fois dans son intégralité en langue occidentale.

 

 

Jun Ishikawa, Fugen ! Tôkyô années 30, récits traduits du japonais et présentés par Vincent Portier, Les Belles Lettres, coll. Japon. Série Fiction, broché, 288 pages, 21,30 €.

Fugen! : Les trois récits de ce recueil, rassemblés en un seul volume en 1937, ont pour toile de fond le Tôkyô des années 1930. Dans un demi-monde peuplé de viveurs, de femmes attirantes, mais également de truands et de personnages suspects vivant d'expédients, trois intellectuels pauvres se débattent, aspirant à des absolus qui toujours leur échappent.

 

 

Si on les échangeait. Le Genji travesti, traduit et présenté par Renée Garde, Les Belles Lettres, coll. Japon. Série Fiction, broché, 400 pages, 25,40 €.

Nous sommes au Japon, à la fin du XIIe siècle. Un auteur anonyme (homme ou femme, nul ne le sait) s'amuse à opérer de mystérieuses transformations... Non content(e) de rire de la littérature romanesque en vogue à la cour impériale, l'auteur(e) se joue de la notion de genre en travestissant son héroïne en héros, en transformant un frère en sœur, et en forçant le lecteur à s'interroger sur la place de l'homme et de la femme dans une société bien peu disposée à aborder cette question. Son arme est l'humour, manié sous toutes ses formes, et parfois jusqu'au burlesque. C'est parce que la farce a semblé à différentes générations déplacée, absurde ou obscène, que ce récit a été relégué pendant des siècles au rang des œuvres mineures, avant d'être pleinement redécouvert au cours du XXe siècle, et apprécié à sa juste valeur.

 

 

Rohan Kôda, La pagode à cinq étages et autres récits, traduit et présenté par Nicolas Mollard, Les Belles Lettres, coll. Japon. Série Fiction, broché, 320 pages, 19,30 €.

Mêlant les registres du burlesque, du fantastique ou du mélodrame, les cinq récits de ce recueil, publiés entre 1889 et 1892, dévoilent un imaginaire singulier et inattendu. On y croisera un sculpteur hanté par l'image de sa fiancée, une mystérieuse tentatrice, une moniale amoureuse du Bouddha, un ascète dévoré par ses chimères et un charpentier bravant tous les interdits pour bâtir le chef-d'œuvre de sa vie. Autant de héros marginaux aux prises avec un monde qui, douloureusement, leur échappe.

 

 

Santô Kyôden, Fricassée de galantin à la mode d’Edo, traduit du japonais et présenté par Renée Garde, Les Belles Lettres, coll. Japon. Série Fiction, broché, 128 pages, 17, 90 €.

Fils unique de la famille Bonamour, Enjirô croit que les pièces d’or qu’il distribue généreusement vont lui permettre de se faire un nom dans le quartier des maisons closes de la capitale et le rendre aussi célèbre qu’un acteur de kabuki. Hélas ! Le malheureux galant, affligé d’un nez grotesque et d’une naïveté sans pareille, devient la proie des quolibets de ses nouvelles fréquentations…
Ce petit livre, paru en 1785 et illustré par les soins de son auteur, offrit un nouveau genre de littérature, ancêtre de nos bandes dessinées. La classe montante cultivée des marchands d’Edo rit en se voyant dans le miroir déformant de la moquerie, de la caricature et du calembou
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