Le livre des Égyptes, édition établie sous la direction de Florence Quentin, Robert Laffont, coll. Bouquins, broché, 1017 pages, 30 €.

 

« L 'Égypte est la mère du monde », affirment non sans fierté les Égyptiens, conscients d'être nés dans l'un des plus vieux pays de l'humanité. Mais cette maternité-là a largement dépassé les frontières de la vallée du Nil. Depuis des millénaires, l'Égypte irrigue notre mémoire collective et nourrit l'imaginaire occidental. L'originalité de cet ouvrage conçu sous la direction de Florence Quentin par les meilleurs spécialistes français et étrangers est de nous montrer toute l'ampleur de cet héritage qui n'a cessé d'influencer les civilisations ultérieures jusqu'à nos jours.

 

Extrait : « L’histoire « égyptienne » du néoplatonisme (1ère partie)

« Dans les siècles de l’Antiquité tardive, parler de l’Egypte, c’est parler d’Alexandrie. Or, la place qu’occupe Alexandrie dans l’histoire et l’espace néoplatoniciens est la même que celle qu’elle occupe dans l’histoire et l’espace est-méditerranéen : une position axiale. Une grande partie des événements dont nous parlerons sont donc situés dans cette cité. Avant de présenter le néoplatonisme, nous voudrions évoquer quelques fragments de son contexte d’émergence, en particulier, le renouveau pythagoricien qui eut lieu du Ier siècle avant notre ère au Ier siècle après notre ère. Sans cette évocation, la pensée néoplatonicienne demeurera difficilement intelligible.

Si le pythagorisme est l’une des vieilles écoles présocratiques, sa postérité sera malmenée par l’émergence de nombreux courants philosophiques, du platonisme au stoïcisme, en passant par l’Ecole d’Aristote. Mais on peut parler de sa restauration ou, pour être plus juste, de sa métamorphose, lors du passage à l’ère chrétienne. Il faut rappeler que, dans le cadre de cette restauration, on a assisté à une intégration de bon nombre d’éléments philosophiques, de schèmes de pensée, appartenant aux courants intellectuels précités. D’une certaine manière, on peut dire que le néopythagorisme prolonge la démarche syncrétique du platonisme. La pensée de Pythagore et celle de Platon ont fait l’objet d'une première synthèse avec les premiers successeurs de Platon lui-même : Speusippe identifie les Idées aux Nombres, Xénocrate fait de même entre les Formes et les Nombres. Dans la longue liste des maîtres et des disciples que nous possédons, deux villes et trois hommes vont jouer un rôle essentiel dans la construction de ce néopythagorisme : à Rome, Nigidius Figulus (98-45 av. J.-C.), et, à Alexandrie, Diodore et Eudore. Notre propos se concentrera sur ces derniers.

C’est grâce à son disciple Eudore d’Alexandrie que nous connaissons la pensée de Diodore. S’inscrivant dans le moyen platonisme, mais le dépassant, celui-ci intègre à sa problématique des données pythagoriciennes et aristotéliciennes. Il aurait par exemple élaboré un modèle de description des phénomènes en alliant les mathématiques et la physique. Pour sa part, Eudore prolonge ces synthèses, qui gardent néanmoins une portée critique en commentant des œuvres de Platon et d’Aristote. Le grand mérite d’Eudore d’Alexandrie est d’avoir édifié une remarquable hénologie (science de l’Un) posant ainsi les bases de la conception néoplatonicienne qui allait apparaître. Il pose une double nature de l’Un, « impliquant un Un absolu et transcendant, principe de toutes choses, et un Un comme Monade (Limite), produit du rapport du premier Un avec la Dyade (Illimité). Nous découvrons en l’occurrence l’origine d’une différence qui fera son chemin dans le néoplatonisme, entre l’Hénade (productrice) et la Monade (unité produite, mais modèle d’autre chose) ». Il faut signaler ici que cette distinction eudorienne ne sera pas importante seulement pour le courant néoplatonicien, mais aussi pour le courant gnostique.

Toujours dans cette mouvance néopythagoricienne, citons le nom d’Apollonius de Tyane (16-97). Ce Grec était moins un philosophe au sens strict du terme, soucieux d’élaborations doctrinales, qu’un sage itinérant, prédicateur accomplissant des miracles pour ses concitoyens de toute la méditerranée. Il se serait rendu en Inde, à la rencontre des Brahmanes… Philostrate, un Athénien du IIIe siècle, a rédigé une Vie d’Apollonius de Tyane. Pour notre propos transculturaliste, il est intéressant de noter que la figure d’Apollonius de Tyane aura une formidable postérité dans la pensée arabo-musulmane. En effet, c’est sous son nom arabisé, Balînoûs Toûânî, que circulera l’un des plus célèbres traités de l’ésotérisme alchimique gréco-égyptien, La Table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, sous le titre de Kitâb sirr-al Khalîqa.

Plutarque de Chéronée (45-125) est originaire de Béotie, près de Delphes. Prêtre dans le temple de cette dernière cité, une partie de son œuvre se caractérise par la volonté de concilier la religion et la philosophie. Bien que profondément lié aux traditions spirituelles et philosophiques de la Grèce, qu’il défend, par exemple face aux épicuriens et aux stoïciens, Plutarque de Chéronée est un homme universel, capable de se situer dans une liaison de sympathie à l’égard d’autres traditions. Son rapport au patrimoine égyptien mérite d’être mis en évidence pour cette raison. « C’est ainsi qu’à l’occasion d’un de ses voyages à Alexandrie, où il aurait rencontré des prêtres égyptiens, il compose Sur Isis et Osiris, source d’informations précieuses pour les égyptologues, qui peut également éclairer sa propre philosophie. Il établit un lien entre, d’une part, Osiris et l’intelligible, et, d’autre part, Isis et la matière, de qui est engendré Horus, qui représente l’univers en devenir. »

Que le néoplatonisme soit né en Egypte et non en Grèce est un fait historique qui devrait nous pousser à interroger les influences, plus que probables, de l’environnement culturel égyptien sur ce courant de pensée, les conditions de son émergence et son développement ultérieur. Certes, Alexandrie n’est pas toute l’Egypte et, à bien des égards, elle est fille d’Athènes, mais cela ne remet nullement en question notre approche : le néoplatonisme est moins un phénomène intellectuel grec qu’un phénomène transculturel en langue grecque. Lorsqu’un Syrien comme Jamblique, qui écrit en grec, prend l’identité d’un sage égyptien, Abamon, affirmant l’accord fondamental entre les Egyptiens, les Grecs et els Chaldéens, il ne fait pas de l’orientalisme ni ne tombe dans le folklore. Il exprime une vue transculturelle du monde. C’est pourquoi les écoles néoplatoniciennes doivent être considérées, non comme les institutions closes fixées à des territoires délimités, mais comme les cristallisations organiques d’une même lame de fond qui va, durant toute l’Antiquité tardive, dynamiser les cultures, la philosophie et la spiritualité. » (Mohammed Taleb, p. 211-214)

 

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