Jérôme Bonnin, La mesure du temps dans l’Antiquité, Les Belles Lettres, broché, 448 pages, 35 €.

 

 

Cette semaine, nous vous proposons un extrait du premier ouvrage de Jérôme Bonnin, docteur en archéologie romaine de l’Université de Lille 3. La mesure du temps dans l’Antiquité se présente comme une étude archéologique de l'introduction des technologies de mesure du temps et de leur utilisation dans la société gréco-romaine. Elle détaille ainsi les moyens mis en oeuvre pour diviser le temps, propose une typologie des divers instruments (horloges hydrauliques, cadrans solaires, etc.) et interroge la place de ces derniers dans la société antique, leur utilité et leur fréquence. Bonne lecture !

 

 

Extrait : « B. L’observation de la nature, les repères architecturaux et les tables d’ombre

 

Avoir le nez en l’air... le premier moyen de diviser la journée est encore évident de nos jours. La littérature antique ne manque pas sur le sujet et atteste que l’observation du ciel, avec le déplacement de phénomènes naturels dans l’espace, libre ou construit, était encore le meilleur moyen de se repérer dans le temps. Le second moyen nous est bien plus étranger. Il s’agit de la consultation de « tables d’ombre ». Même si le premier procédé est bien connu, il n’est pas inutile de rappeler quelques « lieux communs ». L’observation des déplacements de phénomènes célestes fait partie des plus anciennes activités scientifiques connues. Pour la période antique, et notamment chez les Grecs, cette pratique servait à mesurer le temps. On en trouve par exemple des traces dans les poèmes homériques.

Les « levers » et « couchers » du soleil sont des indicateurs fiables, et plus clairement en plaine lorsque rien ne s’oppose à l’observation. Rien d’étonnant donc à ce qu’ils aient gardé, jusqu’à aujourd’hui, la valeur de signes indicateurs.

Dans la journée, la place du soleil dans le ciel, en fonction de la saison, permettait de se repérer assez facilement dans le temps. Le seul inconvénient de cette méthode, inconvénient que l’on retrouvera pour les cadrans solaires et les tables d’ombre, est la difficulté de se repérer les jours où le soleil n’est pas apparent. Cette difficulté sera résolue avec l’invention des horloges hydrauliques. Pendant la nuit, les « levers » et « couchers » de constellations, de planètes ou de la lune suffisaient à se repérer. En effet, le ciel que l’on observe selon les saisons n’est jamais le même. Une même étoile, par exemple, ne se « lève » jamais à la même heure. Il s’opère un décalage d’à peu près quatre minutes chaque jour. Les déplacements de certains groupes d’étoiles situées sur l’écliptique, une bande imaginaire où se déplace le soleil, ont été ainsi mis à profit pour diviser la nuit. Ces étoiles constituent le zodiaque, dont les noms latins sont des traductions des noms grecs, eux-mêmes dérivés de noms babyloniens.

Nous possédons plusieurs témoignages littéraires sur la technique d’observation des mouvements stellaires. Dès le IVe siècle avant notre ère, les étoiles sont utilisées comme « garde-temps » pour tous, et surtout pour certaines professions telles la navigation. Les étoiles règlent également les veilles militaires. Ainsi lit-on dans le choeur des soldats de Troie de la tragédie Rhesos, transmise sous le nom d’Euripide :

« À qui la garde ? Qui me remplace ? Déjà les premières constellations se couchent, et les sept Pléiades naissent dans l’Éther, et l’aigle vole au milieu du ciel. Debout ! Que tardez-vous ? Sortez de vos lits pour la garde ! Ne voyez-vous pas Séléné qui pâlit ? Voici l’aurore ! L’aurore vient, et voici l’étoile qui la devance. »

Les conseils pour utiliser le ciel comme « garde-temps » vont se transmettre d’ouvrage en ouvrage, comme le montrent quelques passages d’une traduction latine d’un « classique » de la littérature astronomique :

« Souvent vous voudriez savoir combien il reste encore de la nuit et réjouir votre coeur par l’espérance de revoir bientôt le jour. Le premier indice vous en sera donné par la constellation où le soleil doit se lever, car il est toujours dans quelque signe quand il nous envoie ses rayons. Alors, si vous repérez les constellations qui à droite et à gauche reviennent en même temps que les signes, vous n’ignorerez jamais l’heure de la nuit. »

La technique de l’observation des mouvements stellaires, détaillée dans les Phénomènes d’Aratos, était particulièrement populaire. De l’ouvrage original en grec, on connaît quatre traductions latines partielles : celles de Cicéron, de Germanicus, d’Avienus et de Varron d’Atax. Et cette popularité se retrouve encore au Ve  siècle de notre ère, comme le prouve la partie « Astronomie » de l’ouvrage de Martianus Capella. Ce dernier y a en effet dressé un tableau des levers et couchers des constellations relativement fiable6, tableau qui pouvait servir toute l’année. L’observation du mouvement des étoiles ou des planètes pouvait se faire dans un ciel exempt de tout repère, ou au contraire en prenant en compte l’environnement urbanisé immédiat. Cette technique, probablement ancienne, est attestée à Rome sur le comitium. Pour l’anecdote, plus que pour son utilité scientifique, au IVe siècle avant notre ère, les Athéniens utilisaient un autre moyen d’observation du temps dans l’espace architectural, mais sans rapport avec des phénomènes astronomiques8. On trouve en effet mention d’expressions comme « quand l’agora est pleine » ou « avant que l’agora ne soit vidée », expressions destinées à donner une idée du moment de la journée où l’action se déroule !

Le second moyen distinct des horologia annoncé plus haut, certainement antérieur à ces dernières, et permettant de connaître le moment, l’heure de la journée, est la consultation de la longueur de son ombre, système par la suite standardisé et compilé en « tables d’ombre ». Ce principe est assez proche du principe du cadran solaire, avec une utilisation concomitante qui survit peut-être même à ce dernier, alors même que la qualité de l’information donnée reste bien faible. Une table d’ombre, dans son organisation la plus aboutie, consiste en une succession de colonnes indiquant les longueurs d’une ombre en fonction des mois de l’année ou de la place des signes du zodiaque dans le ciel. Il pouvait s’agir de la longueur de l’ombre d’un élément fixe ou, plus certainement, de la longueur de l’ombre portée par son propre corps. » (p. 33-35)

 

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