Gérard Delille, L'Économie de Dieu. Famille et marché entre christianisme, hébraïsme et islam, Les Belles Lettres, coll. Histoire, broché sous jaquette, 348 pages, 25,50 €.

 

 

Dans cet essai, Gérard Delille, ancien directeur de recherches au CNRS, étudie l'élaboration de la structure familiale selon chacune des trois religions monothéistes. L'auteur démontre l'opposition radicale des différents systèmes d'économie domestique et comment cela a entraîné la création de barrières culturelles et sociales entre elles. Cet antagonisme persiste parfois aujourd'hui et peut expliquer la situation actuelle des rapports entre Orient et Occident.

 

Extrait : « La première période caractérisée par l’émergence et l’affirmation, suivies d’une première stabilisation des trois religions révélées, s’étend, avec des modalités et des déroulements différents dans chaque cas, sur de nombreux siècles : c’est une histoire de « longue durée » mais qui n’en est pas, pour autant, immobile. En ce qui concerne la famille et le mariage, les Livres Sacrés dictaient un certain nombre de règles fondamentales. Nous avons analysé celles prescrites par l’Ancien Testament. Le Nouveau Testament et le Coran semblent ajouter ou modifier peu de choses par rapport à ce modèle initial. Le premier condamne la répudiation de l’épouse (Luc, 16, 18 : « Quiconque répudie son épouse et en prend une autre commet un adultère ; et celui qui épouse une femme répudiée par son mari, commet un adultère »), sauf si cette dernière est adultère. Il souligne la communion de chair qui unit les conjoints (Matthieu, 19, 5 : « De manière à ce qu’ils ne sont plus deux mais une seule chair »). Le second interdit le mariage oncle/nièce. Si nous nous limitions à ces seules indications, nous aurions une vision très partielle des « nouveaux » systèmes chrétiens et arabes. Ce qui importe surtout, c’est le travail d’interprétation puis de transcription dans un code juridique ample et précis, des préceptes sacrés ; un processus long, tourmenté, parfois contradictoire, qui dut compter avec des pratiques profondément enracinées, voire des oppositions déclarées qui entraînèrent des ruptures, des schismes aux conséquences considérables (juifs orthodoxes et Caraïtes, chrétiens catholiques romains, chrétiens orthodoxes et chrétiens protestants, sunnites et chiites…). Les chrétiens durent se confronter d’abord avec les mores veteres des Romains puis avec ceux des « barbares » qui prétendaient, par exemple, pouvoir se remarier avec la soeur de la première épouse décédée. La rédaction des Talmud, l’affirmation surtout de celui de Babylone en code normatif du peuple juif et sa diffusion dans les communautés de la diaspora, embrassèrent un arc de temps pluriséculaire et ne se conclurent, en ce qui concerne l’Europe occidentale, pas avant le IXe siècle.

 

Dans quelle mesure l’influence chrétienne a-t-elle pesé sur les lois prises par les empereurs, au ive siècle, pour modifier et étendre les prohibitions matrimoniales ? La question a fait l’objet de nombreux débats. Certains historiens, en particulier du droit romain (E. Volterra, B. Biondi, R. Orestano) mais aussi un anthropologue historien comme J. Goody, ont attribué à l’Église chrétienne naissante un rôle de première importance dans l’élaboration des nouvelles normes. D’autres comme J. Evans-Grubbs et P. Veyne nient cette influence et renversent même la relation : « cette mutation… est antérieure au christianisme et ne lui doit rien : le christianisme a adopté la morale sexuelle du paganisme tardif, que nous appelons morale sexuelle chrétienne… : il ne l’a aucunement inventée »46. Il convient de préciser que pendant la période de l’Empire tardif et les siècles suivants, le phénomène d’extension des interdits matrimoniaux ne concerne pas seulement la société romaine et le christianisme mais aussi, même si de manière différente, le monde juif et le monde arabo-islamique. La thèse de P. Veyne s’appuie sur des faits comme la condamnation de l’homosexualité mais ne prend pas en compte le problème des empêchements de parenté ou d’affinité. Le débat, en réalité, est tronqué car les acteurs protagonistes ne sont pas seulement les chrétiens et les Romains païens mais les chrétiens, secte dissidente du judaïsme rabbinique, la classe dirigeante de l’Empire partiellement convertie au christianisme, les Romains païens et enfin les juifs traditionnalistes. Au début du Ive siècle, lorsque prennent fin les grandes persécutions et que le christianisme s’apprête à devenir une religion reconnue puis dominante, tous ces groupes présentent des motivations et des objectifs parfois convergents, parfois divergents. Païens et juifs ont-ils tenté de construire une « alliance » ou, selon l’expression de M. Simon, un « front conservateur » contre les chrétiens ? À la fin du IIIe siècle, les mesures prises par Dioclétien en matière d’interdits matrimoniaux pourraient être interprétées dans ce sens. Après l’édit de 212 qui avait donné la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire, les juifs semblent avoir joui de certains privilèges particuliers comme celui du mariage avec la nièce matrilatérale mentionné dans les sources rabbiniques alors que cette union est interdite par la loi romaine. Toutefois, le même Dioclétien maintint l’interdiction de la polygamie pour tous les peuples de l’Empire ; les juifs ne semblent pas avoir respecté cet empêchement puisqu’une loi de 393 dut le leur rappeler expressément.

À la fin du ive siècle, Théodose élève le christianisme au rang de religion officielle de l’Empire mais rappelle cependant que les juifs sont des citoyens romains et doivent être protégés. » (pages 69-70)

 

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