Eric Voegelin, Platon et Aristote, traduit de l'anglais, préface et annotations de Thierry Gontier, Cerf, coll. La nuit surveillée, broché, 529 pages, 40 €.

 

 

Publié en 1957 et à nouveau disponible dans une édition préfacée et annotée, Platon et Aristote constitue le troisième volume d'Ordre et histoire. Eric Voegelin y analyse le second grand "saut dans l'être", accompli par la philosophie grecque, réitérant sur un autre mode la grande révolution que fut la révélation mosaïque. En réponse aux lectures polémiques et anachroniques de l'époque, tendant à voir dans Platon et Aristote des précurseurs des grands totalitarismes modernes, Voegelin propose une analyse précise des textes politiques des deux philosophes, en prêtant particulièrement attention aux contextes narratifs et à la fonction des symboles. A travers l'analyse des grands mythes platoniciens, il propose une interprétation neuve des rapports entre le logos et le mythos, qui lui permet de poser les fondements d'une nouvelle pensée de l'histoire, alternative au modèle des Lumières. Voegelin ouvre ainsi la perspective d'un dialogue renouvelé entre les Anciens et les Modernes, en rendant à la philosophie politique son véritable rôle, qui n'est pas de produire des systèmes idéologiques, mais d'analyser les expériences fondamentales de l'homme dans son rapport à l'ordre.

 

Extrait : "Le Timée et le Critias. Quand le philosophe oppose l'ordre de son âme au mythe du peuple, il découvre qu'il doit se servir d'un nouveau jeu de symboles mythiques pour exprimer le fondement de son autorité. Car l'âme n'est ni un sujet, ni un objet, mais une entité, illuminée de l'intérieur par la conscience, qui explore sa propre nature au moyen du zètèma. Au cours de cette exploration, l'âme trouvera sa propre profondeur (Héraclite) et hauteur (Parménide) ; elle deviendra consciente de l'essentialité de l'homme et de l'universalité de son ordre (Xénophane) ; elle comprendra l'action comme harmonisation avec l'ordre qui qui vient des profondeurs (Eschyle) ; et elle se découvrira enfin comme l'entité dont les expériences se sont exprimées par les symboles du mythe (Socrate-Platon). Une fois ce niveau de conscience atteint, les symboles inconscients, ou semi-conscients, désignés de façon générale comme le mythe du peuple, acquerront le caractère de « fausseté » par rapport aux symboles qui expriment l'expérience de l'âme qui a atteint une conscience plus pleine. Le conflit entre les niveaux de conscience, d'Homère à Platon, dans lequel le niveau supérieur d'une époque relègue dans le règne de la fausseté les niveaux inférieurs qui l'ont précédé, atteint alors son intensité maximale, avec le conflit radical entre le mythe de l'âme pleinement consciente du philosophe et toutes les formes symboliques qui l'ont précédé. En même temps, cependant, le philosophe découvre dans le mythe l'instrument indispensable pour la communication de l'expérience de l'âme ; car il doit lui-même élaborer des, symboles mythiques pour faire comprendre sa découverte en son processus et son résultat. Et par cette opposition du mythe conscient aux formes moins conscientes, il comprend que le vieux mythe exprime lui aussi la vérité de l'âme, quoique à un niveau de conscience moins différencié. L'âme comme créatrice du mythe et le mythe comme symbolisme de l'âme constituent le centre de la philosophie et de l'ordre. Ce centre, c'est-à-dire la philosophie du mythe, est atteint par Platon dans le Timée et le Critas.

Ces dialogues jumeaux forment une œuvre d'art accomplie. Ils traitent du mythe sous la forme d'un mythe ; et ils rendent compte de leur propre organisation sous la forme d'un mythe préliminaire. Rien ne peut être dit sur un mode discursif sur le sens de ces dialogues qui ne présupposerait un exposé du mythe lui-même. L'analyse ne saurait partir d'un aperçu rapide de l'organisation de ces mythes, ni du problème aigu que pose leur caractère fragmentaire. Il nous faut partir, comme le fait Platon, d'une présentation du mythe égyptien qui sert d'introduction aux problèmes des dialogues. »

 

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