Entretien autour de Zhu Xi

ZHU Xi

 

MÉMOIRE SCELLÉ SUR LA SITUATION DE L’EMPIRE

(1188)

 

朱熹  « 戊申封事 »

 

BIBLIOTHÈQUE CHINOISE,

LES BELLES LETTRES, 2013

 

 

 

Entretien avec le traducteur Roger Darrobers,

réalisé par Marie-José d’Hoop, directrice de la collection.

 

 

Au début de votre présentation, vous écrivez que Zhu Xi fut comparé à Saint Thomas d’Aquin, vous évoquez aussi à son égard les noms de Luther et de Rachi ; ces comparaisons avec l’Occident chrétien ou juif ont-elles un sens, lequel et pourquoi ?

De même qu’on a parlé d’un « âge axial » pour l’antiquité, entre le VIIIe et le IIe siècle avant notre ère, au moment où les doctrines à l’origine des grandes civilisations sont apparues dans des aires géographiques séparées : Bouddha en Inde, Confucius en Chine, Socrate en Grèce, on peut dire que la fin du Moyen Âge, en Chine et en Europe est le moment des grandes synthèses qui vont réactiver l’héritage antique pour les siècles suivants. Zhu Xi (1130-1200) accomplit une synthèse intellectuelle d’une ampleur considérable, arrimée à l’œuvre de Confucius (551-479 avant notre ère), tout comme Saint Thomas d’Aquin puise chez Aristote et dans la Bible les fondements de ses Sommes. Comme Rachi, dont les commentaires de la Bible continuent à faire autorité au sein de la communauté juive, les commentaires de Zhu Xi aux Quatre Livres (Confucius, Mencius, La Grande Étude, L’invariable Milieu) sont devenus la norme jusqu’au début du XXe siècle chez les lettrés chinois qui devaient les connaître par cœur. Quant à Luther, le geste de Zhu Xi est aussi celui d’une réaction face à une religion dominante, en occurrence le bouddhisme, dont l’influence sur la société et le pouvoir politique,  mais aussi sur la pensée philosophique, était considérable.

 

Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est un « mémoire scellé » au trône ; est-ce un genre littéraire, à l’instar des « Commémorations » de Su Shi, dans quelles circonstances est-il utilisé, et dans ce cas précis, pourquoi Zhu Xi utilise-t-il cette forme d’écrit ?

Les « mémoires scellés » étaient adressés par les fonctionnaires et les lettrés habilités dans des moments de crise ou lors de situations particulières. Il ne s’agit pas d’un genre littéraire à proprement parler, mais d’une forme d’écriture politique directement destinée à l’empereur pour dénoncer telle ou telle situation et livrer une  information différente des mémoires de routine. Le Mémoire sur la situation de l’empire de 1188 est le troisième, et dernier, « mémoire scellé » envoyé par Zhu Xi à l’empereur Xiaozong ; alors que les deux précédents répondaient à un édit impérial, le mémoire de 1188 est dû à l’initiative de Zhu Xi lui-même qui souhaitait compléter par écrit les propos qu’il avait tenus au cours de l’été devant le souverain.

 

La lecture est-elle faite devant l’empereur, en direct, si j’ose l’écrire ainsi ?

Les « mémoires scellés » étaient destinés à être lus, ils étaient acheminés à la Cour dans des sacoches fermées, d’où leur nom, et passaient par le truchement du Grand conseiller, l’équivalent de notre Premier ministre. Tous n’étaient pas communiqués à l’empereur, loin de là ; Zhu Xi rédigea du reste un texte pour encourager le souverain à davantage lire les « mémoires scellés » qui lui étaient adressés. Dans le cas du mémoire de 1188, l’histoire raconte que l’empereur était couché quand on le lui remit, et qu’il se releva pour le lire à la lumière des bougies. Alors que les « mémoires scellés » portaient souvent sur des aspects ponctuels, le mémoire de 1188 dresse un tableau, politique, économique et social de la dynastie Song à la fin du XIIe siècle.

 

Le Mémoire est d’inspiration néoconfucianiste : pourriez-vous expliquer ce qu’est le  renouveau du confucianisme, lieux, périodes, doctrine ?

La dynastie Song (960-1279) a été une période de renouveau dans de nombreux domaines avec l’extension d’une élite lettrée impliquée dans les affaires de l’État, favorisée par le système des examens et la diffusion des connaissances grâce à l’imprimerie. Ce qu’on appelle en Occident « néoconfucianisme » et qu’on désigne en Chine sous le nom « école de la Voie » ou « école du Principe », correspond à ce moment où les lettrés ont voulu prendre en charge le destin du pays en réaction à l’influence prépondérante de la religion bouddhique, en revenant aux sources de la tradition confucéenne. Le terme « école de la Voie », dont Zhu Xi fut l’un des principaux porte-parole, implique une dimension à la fois philosophique, politique et morale. Dans le mémoire de 1188, Zhu Xi encourage l’empereur à découvrir les maîtres du confucianisme philosophique des Song et à s’éloigner du bouddhisme et du taoïsme. D’autres penseurs néoconfucéens contemporains de Zhu Xi, Lu Jiuyuan (1139-1193) notamment, privilégiaient au contraire la spontanéité et l’intuition, et n’accordaient pas la même importance au savoir livresque. Zhu Xi y voit une forme de facilité, voire d’anti-intellectualisme qu’il assimile au bouddhisme méditatif « Chan » (prononcé « Zen » au Japon) [1]. Ces deux tendances, intellectualiste et intuitionniste, vont influencer l’évolution du confucianisme sous les dynasties suivantes.

 

Après quatre pages de précautions oratoires alambiquées pour nous, Zhu Xi se lance dans un réquisitoire implacable, ne risque-t-il pas sa vie ? Le lecteur est surpris par la différence de style, l’absence de transition.

Les lettrés Song disposaient d’une liberté de parole qui ne mettait pas leur vie en péril. Le fondateur de la dynastie aurait même érigé ce principe en règle non écrite. Cela n’empêcha pas des lettrés de connaître le bannissement pour des propos jugés offensants. En s’adressant de manière aussi franche après les politesses formelles placées en exergue, Zhu Xi fait preuve d’un « courage de la vérité », cette parrêsia en usage dans la Grèce antique et analysée par Michel Foucault dans ses cours au Collège de France, et qui faisait partie du jeu politique sous les Song. Zhu Xi s’inscrit naturellement dans le prolongement de Confucius qui recommandait de tenir un discours de vérité face au souverain, quitte à le brusquer (Entretiens, XIV, 23), mais aussi de Mencius (372-289 avant notre ère) qui encourageait les serviteurs l’État à remettre le souverain dans le droit chemin en critiquant ses défauts. Comme le montre Michel Foucault, ce « courage de la vérité » impliquait de la part du souverain auquel on s’adressait une certaine capacité d’écoute. Tel fut le cas de l’empereur Xiaozong, le destinataire du mémoire de 1188, contrairement à ses successeurs moins enclins à prêter l’oreille à un langage de vérité. Dans les dernières années de sa vie, Zhu Xi fut en effet chassé de la Cour pour avoir critiqué l’arbitraire du nouvel empereur.

 

On dit souvent que le Chine ne connaît pas de tradition démocratique, la  possibilité de recourir aux « mémoires scellés » n’est-elle pas en soi une forme de démocratie ?

Le néoconfucianisme des Song aspire à ce que les élites lettrées soient davantage associées à la gestion du pays, et ne cesse de réfléchir à la meilleure voie à suivre en matière de bonne gouvernance et d’efficacité économique. Zhu Xi combat la notion de « trancher seul » qui laisse l’empereur et son entourage décider de tout. L’usage des « mémoires scellés » reste cependant trop limité pour qu’on puisse parler à son propos de démocratie, et relève davantage d’un souci d’information fiable qui doit être celui de tout gouvernement efficace. Ceux qui étaient habilités à rédiger ce type de textes faisaient partie des élites lettrées et n’appartenaient déjà plus au peuple ordinaire. On peut dire que le pouvoir impérial qui correspond à l’expérience fondamentale de la Chine, a toujours combiné à des degrés divers la main de fer du légisme antique et le gant de velours de la mansuétude confucéenne. Dans cette perspective, le peuple au bas de l’échelle sociale devait être contrôlé et protégé, mais n’était jamais associé à la prise de décision.

 

Quelle est aujourd’hui la place de Zhu Xi en Chine ?

On assiste depuis une vingtaine d’années à un retour du confucianisme après un demi siècle d’éclipse en Chine continentale. On voit des écoles rurales avec des enfants et des maîtres costumés comme au temps de Confucius. Cet intérêt est principalement d’ordre éducatif et académique, même si quelques-uns souhaiteraient pouvoir adapter certains aspects rituels codifiés par Zhu Xi dans le cadre d’une société ultra matérialiste, jugée trop occidentalisée et en manque de repères. En 2010, le 880e anniversaire de la naissance de Zhu Xi a été célébré avec faste dans sa province natale, le Fujian, mais aussi à Pékin au palais de l’Assemblée du Peuple. C’est davantage le lettré immense, l’homme de la synthèse confucéenne qui est aujourd’hui glorifié, que le pourfendeur d’un pouvoir autoritaire. Pourtant, par son courage et son sens de l’intérêt supérieur du pays face aux abus du politique et à la corruption, Zhu Xi garde une certaine actualité, en Chine comme ailleurs.

 

                                                                                              Paris, novembre 2014

 

 

[1]. Sur le débat philosophique entre les deux penseurs, voir ZHU Xi, LU Jiuyuan, Une controverse lettrée. Correspondance philosophique sur le Taiji, textes traduits, annotés et présentés par Roger Darrobers et Guillaume Dutournier, Paris, Les Belles Lettres, « Bibliothèque chinoise », 2012. 

 

 

 

COMMANDER CE LIVRE

 

 

Retour à l'accueil