Paul Veyne, Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas. Extrait.

Paul Veyne, Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Albin Michel, broché, 272 pages, 19.50 €.

Le grand spécialiste de la Rome antique raconte, à sa façon et avec une sincérité peu commune, « le quotidien et l'intéressant ». Depuis son enfance provençale jusqu’à sa retraite actuelle dans un petit village près du Mont Ventoux en passant par le Collège de France, Paul Veyne nous livre avec enthousiasme ses souvenirs.

« Le fils de bourgeois que je n’étais pas entra en classe de sixième classique. Le professeur de lettres nous dit que tout homme cultivé devait avoir lu deux livres : la Bible et Homère. La Bible n’était pas de mon âge, dit sévèrement ma mère. L’Iliade, l’admirable Iliade, m’ennuya, mais l’Odyssée traduite par Victor Bérard m’a enthousiasmé (l’octogénaire que je suis devenu en sait encore de longues pages par cœur).

Je me suis donc rendu chez le libraire du bourg, pour savoir si l’auteur de l’Odyssée n’aurait pas écrit d’autres livres encore. Un bouquin à couverture jaune, intitulé Hymnes homériques, me tombe dans les mains ; je l’ouvre et, pour la deuxième fois, je tombe dans un monde autre. […]

Ce sonore bibelot de beauté non abolie, ces divinités lumineuses qu’on n’adore pas mais qu’on aime bien et qui ne font pas peur, ont scellé mon sort : ne me sentant pas les talents paternels de négociant, je deviendrais moi aussi professeur de lettres classiques. Car seule l’Antiquité païenne éveillait mon désir, parce que c’était le monde d’avant, parce que c’était un monde aboli. Tandis que le Moyen Âge n’a rien de romanesque ; il est chrétien et fait donc partie de notre monde ennuyeux. Si ma culture avait été plus étendue, peut-être aurais-je été séduit pas le Japon, autre monde autre ; mais il n’y avait pas d’autres livres à la maison que des manuels scolaires, quelques romans policiers et, venu je ne sais d’où, un tome dépareillé du Dictionnaire philosophique de Voltaire dans une édition du XVIIIe siècle. La haute montagne, qui n’est que pentes, glace et roc, est aussi un monde autre comme on verra.

Le livre jaune devint pour moi un objet de passion ; dès leurs jeunes années, d’autres enfants font de même, pour la vie, la découverte du jeu d’échecs ou, de nos jours, le maniement de l’ordinateur. Oui, l’érudition est ludique : elle est intéressante mais n’a aucun enjeu matériel, ni moral, ni souvent esthétique, ni sociale ni humain, c’est une simple curiosité, mais compliquée, ce qui fait son intérêt et son plaisir. Le livre jaune de la collection Budé devint l’échiquier ou l’ordinateur d’un jeu ésotérique auquel je voulais apprendre à jouer. » p.11-12.

 

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Pour information, vous pouvez retrouver Paul Veyne dans l’émission La Grande Librairie diffusée jeudi 11 septembre 2014.

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