Novalis, Hymnes à la nuit. Chants spirituels. Disciples à Saïs, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque allemande, broché, LXII - 280 pages, 27€.

 

 

Dans ces trois œuvres emblématiques du romantisme allemand, Novalis explore les thèmes de la nuit, de la religion chrétienne et de la nature. Le traducteur remet également en question l'image d'un Novalis francophile, excessivement latin, qui a contribué à charger sa langue de pathos et à effacer son caractère souvent prosaïque.

« II

Faut-il toujours que le matin revienne ? Le pouvoir du terrestre ne prend-il jamais fin ? Un affairement funeste consume l’approche céleste de la nuit. Le sacrifice secret de l’amour brûlera-t-il éternellement ? La lumière a son temps, qui lui fut mesuré ; mais la domination de la nuit est hors du temps et hors de l’espace. – La durée du sommeil est éternelle. Sommeil sacré – ne ménage pas tes bienfaits aux adeptes de la nuit, tout au long de ce labeur terrestre. Seuls les sots te méconnaissent et ne savent d’autre sommeil que l’ombre que tu jettes sur nous par compassion au crépuscule de la nuit véritable. Ils ne te sentent pas dans le flot doré des grappes – ni dans l’huile merveilleuse de l’amandier, ni dans la sève brune du pavot. Ils ne savent pas que c’est toi qui flottes autour de la poitrine tendre de la jeune fille, et fais de ses entrailles un paradis – ils ne pressentent pas que, surgi des anciennes légendes, tu viens à notre rencontre en ouvrant le ciel, et que tu portes la clé des demeures bienheureuses, messager silencieux de secrets infinis.

III

Un jour que je versais des larmes douloureuses, que mon espoir, bientôt évanoui dans la souffrance, s’en allait en ruisselant, et que je me tenais seul auprès du tertre sec, dont l’espace étroit et sombre abritait la forme de ma vie, solitaire comme aucun solitaire ne l’a jamais été, acculé et poussé par une angoisse indicible, sans force, j’étais à peine l’idée de la détresse ; et soudain, tandis que j’étais là à regarder autour de moi, quêtant du secours, ne pouvant plus avancer ni reculer, accroché par une nostalgie infinie à la vie fuyante et évanescente, je fus saisi d’un frisson crépusculaire venu des lointains bleus, des cimes de mon ancienne félicité – et le lien de la naissance, la chaîne de la lumière, se déchira d’un seul coup. La splendeur terrestre s’enfuit au loin, et avec elle mon deuil, et la mélancolie conflua dans un monde nouveau d’une profondeur insondable – oui, ton monde à toi, enthousiasme nocturne, endormissement du ciel qui vint à moi : le site se souleva doucement, et mon esprit, délié, nouveau-né, flotta au-dessus de celui-ci. Le tertre se fit nuage de poussière, et à travers le poudroiement je vis les traits transfigurés de la bien-aimée. L’éternité reposait dans ses yeux – je saisis ses mains, et les larmes se changèrent en chaîne étincelante, indéfectible. En contrebas, dans le lointain, les millénaires passèrent comme une tempête. À son cou, je versai des larmes d’extase devant la vie nouvelle. – Ce fut le premier, l’unique rêve – et depuis lors j’éprouve une foi éternelle, immuable, en le ciel de la nuit et sa lumière, la bien-aimée. » p. 69-70.

 

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Novalis, Hymnes à la nuit, extrait.
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